Marilena Karra - Pour une histoire figurale de la violence par René Noël

Les Parutions

18 mai
2026

Marilena Karra - Pour une histoire figurale de la violence par René Noël

Marilena Karra - Pour une histoire figurale de la violence

 

 

 

Mondes de Poséidon

 

C'est par Vivre sa vie, film en douze tableaux, en pleine crise grecque, alors étudiante en 2014, que Marilena Karra découvre le cinéma de Jean-Luc Godard. Retenu pour des problèmes de type grec a écrit le réalisateur aux officiels du festival de Cannes pour excuser son absence à la projection de Film Socialisme (2010). Crétoise, descendante d'Ariane, de Thésée, elle voyage vers Athènes. Alors qu'elle y écrit un mémoire sur le fétichisme chez Marx, elle visionne Histoire(s) du cinéma. Observant autour d'elle de visu l'effacement irrésistible des vies singulières de la majorité des citoyens sans lesquels aucune société et a fortiori aucun pouvoir n'existent, elle réalise que les images et les mots du cinéaste sont bien plus à même de restituer leurs gestes et leurs actions quotidiennes que les historiens professionnels de la profession.

 

Avertie par Épiménide de Cnossos, de Phaestos selon d'autres sources - Tous les crétois sont des menteurs, déclare le poète crétois, cet énoncé est-il une vérité ou un mensonge ? les philosophes en débattent toujours -, exercée à plonger avec le poète aux sources des formes de pensée sophistiques et philosophiques, Marilena Karra voit et entend dans les images et les propos du cinéaste franco-suisse, au-delà des clichés touchant la personne et l'œuvre du cinéaste, une subversion des idées reçues aussi obstinée qu'originale. Non pas une juxtaposition gratuite de partis pris incohérents débouchant sur une négativité stérile, mais une figuration concrète, positive, dont elle relève, analyse les fondements pour commencer chez Erich Auerbach.

 

Figurer en français a de nombreuses significations rappelle l'essayiste. Chez le philosophe critique notamment de la Comédie de Dante, figurer revient à tisser les voies, les fils entre l'ancien testament, parole littérale et visages de prophéties, et leurs concrétisations dans les trois mondes, l'enfer, le purgatoire et le paradis distribués par Durante Alighieri, dit Dante, selon les perspectives des testaments nouveaux - témoignages repris et inspirant notamment la main de Cicéron et celle de Tertullien. C'est en ce sens, au cours de ces traversées lointaines de la parole oraculaire à ses réalisations qui voient Virgile, Homère, Ulysse, Cavalcanti, Arnaut Daniel... redevenir, à cet appel de Dante, écoliers - rendus à l'école à nouveau, aussi bien que plus tard François Villon, Eh Dieu! si j'eusse étudié, se remettant à l'étude par la pratique du vers - que Marilena Karra voit dans le cinéma pratiqué par Godard, une subversion des valeurs, ce qui a été recouvert par l'histoire officielle a écrit Nietzsche - inspirant autant Walter Benjamin, Carlo Ginburg, Siegfried Kracauer, Donna Haraway, Henri Langlois dont les pensées sont analysées précisément et mises en relation avec celle de Godard -. Matière faite d'analogies inédites qui a été bien souvent abusivement assimilée à l'oubli définitif et qui émerge de l'obscurité de la nuit, devient visible grâce à un changement de perspectives, de visions du monde conducteurs de vérité. Un art de l'image, un mode de figuration apte à percer à jour les faits et causes de la violence, de la permanence de la guerre, insiste Godard, ainsi que l'analyse Marilena Karra, préoccupation majeure du cinéaste regrettant à maintes occasions l'absence d'images à même de figurer la rupture que représente pour le monde, toutes ses civilisations, la seconde guerre mondiale.

 

Hybride, art métis, de son temps - du temps relatif, de la relativité générale qui n'a mépris pour rien, aucun geste ni péripétie participant du passé ou de l'avenir absorbés et relégués, jusqu'à l'émergence de la physique quantique, dans les ténèbres du déterminisme froid d'un présent insensible, indifférent aux singularités, aux opinions, aux individus, préférant les plans larges et génériques aux gros plans radiographiant les intériorités des visages et des objets du monde * - fait d'un mélange de technique, de finances, de pensée concrète, avec les mains - la table de montage -, soit l'art du montage pratiqué par les cinéastes de la période muette, les poètes et les plasticiens de cette époque, avant même d'avoir été théorisé, rappelle Godard, relève et analyse Marilena Karra, le cinématographe n'a-t-il pas le pied à l'étrier plus naturellement qu'un autre dans son époque, permettant de lire le monde autrement ? La projection de l'image dès les frères Lumière faisant voir l'invisible, le mouvement - il faut trois images pour en faire une rappelle Godard périodiquement - et le changement interdépendant, disponible, dès lors en quête de nouvelles formes, de nouvelles sortes d'invisible ? La projection en salle de l'image filmée restant impérative, le visionnage d'un film sur quelques centimètres carrés d'un écran signant une négation du film.

 

Si le ciel Zeus en Olympe incarne le passé de l'image aussi bien que plus nous regardons loin en hauteur, plus nous observons la jeunesse du cosmos, à travers la peinture, les tableaux, images contemplatives, via la photographie, art de l'instantané, le cinématographe, inventé par Manet souligne Godard, ne surgit-il pas des profondeurs océaniques, des mondes de Poséidon, futur encore largement inexploré ? salut à toi vieil océan, travelling, plan large, solo de batterie de Jean-Pierre Kalfon sur une tourbière de Week-end de Jean-Luc Godard, 1967 - film précédant le tournage d'Un gai savoir et d'Un film comme les autres, 1968 - FIN DE CONTE et FIN DE CINÉMA, est-il inscrit au générique de ce film - et non pas encore fin du cinéma.

 

La mort du cinéma n'est rien d'autre que le renoncement à cette forme d'historiographie originale qu'est le montage, écrit dans une très belle langue Marilena Karra, qui passe au crible de l'invu, l'invisible sous nous, en nous, via l'invention du gros plan - Griffith, Dreyer, Rossellini, Ozu, Bergman... qui lisent à livre ouvert l'âme des fonds, proches, l'humanité de l'homme, ses mythes et ses voyages intérieurs, derrière, sous les traits du visage - et le mixage de la parole, de l'écrit, de la musique, des formes de l'image héritées de l'histoire, interprétant à nouveaux frais la distanciation de Bertold Brecht que Jean-Luc Godard lit et traduit en images depuis ses débuts. Ce que nous donne à lire et à voir très précisément le livre de Marilena Karra dont seulement quelques thèmes sont ici évoqués.

 

* Christophe Bouton, Sur les traces du temps, 2026

Retour à la liste des Parutions de sitaudis