Frédéric Ferney - Petit traité à l'usage.... par Christophe Stolowicki
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"... des moineaux qui adorent picorer des miettes."
La littérature est un savoir-vivre » inscrit sur le bandeau de couverture – qui appelle le savoir mourir : « J’aime autant ce qui finit que ce qui commence : l’heure, le jour, la mort, les révolutions, les vacances, les amours, les saisons, les romans, la vie – moi ! » ou « si le néant n’était qu’un voile posé sur la beauté immémoriale du monde ? » ou « Les soins palliatifs. Qu’on m’explique. S’agit-il de vivre plus longtemps ou de mourir plus lentement ? »
Je viens de refermer, en sautant peu de pages, celles sur Victor Hugo ou sur Bob Dylan, le Petit traité du vent à l’usage des moineaux qui adorent les miettes, au titre indéfectiblement long qui répare tant de lapidaires ou évasifs intitulés, un livre aux échappées testamentaires (teste âme en terre ?) de Frédéric Ferney (né en 1951).
Des réserves il appelle à la pelle, mais je ne peux pas bouder mon plaisir, tant il est rare désormais, par nos temps obligatoirement corrects, de rencontrer un écrivain sachant lire de tout son amour de vivre, qui confirme de tous ses jeux de langue combien seule la lecture, intense et éclectique, associée à un goût des autres arts tout aussi intempestif, fait jaillir une écriture donnant à respirer.
Non, l’écriture ne s’enseigne pas mais se cultive, les écrivains voleurs rajoutant des épinards sur leur beurre dans des ateliers d’écriture peuvent se tapir dans leurs trous de taupe, sans parler des enseignants étatsuniens de creative writing.
« Il y a chez Sartre […] un côté visqueux. » Ou « Corneille […] aspire à l’éloquence, la forme musicale de la logique. » Tout à « l’école de soi », « Je rêve d’écrire à l’étuvée, à feu doux et sans gras. » De son âge pourtant peu avancé on retient : « je vois la vie en rose – sclérose, arthrose, nécrose, ostéoporose, cirrhose, etc. »
Nous régalant, à propos d’un écrivain dont je ne sais rien, de deux performances qui se suivent, diamétralement opposées, en grand avocat contemporain ou rhéteur Protagoras digne d’une joute avec Socrate.
Donnant un coup de jeune à la critique (non poétique), il renouvelle Barthes (que pourtant il encense), Blanchot, Steiner.
Il n’a de cesse d’afficher son admiration pour des écrivains juifs, se dire à demi-juif quoique de pure ascendance celte, citer jusqu’au Talmud – et de glisser des phrases élogieuses de Céline, Drieu La Rochelle, Morand, voire Maurras. L’antisémitisme littéraire une donnée si universelle jusqu’au siècle dernier qu’on ne peut mieux en rendre compte qu’en ne zappant pas des antisémites de qualité.
Il a la largesse pointilleuse d’associer dans une même phrase Bossuet et Jaurès, Ovide et Saint-Paul, « le doux Montaigne et le froid Machiavel », Leiris et Dionysos, Macron ou Trump et j’ai beau chercher, je ne retrouve plus qui vaille.
Entre Éric Satie et Rothko, d’autres arts le soutiennent. Sa profonde lacune est la poésie, qu’il lit aussi mal que sa culture de prose est intense. Sa lacune géante est Shakespeare, qu’il évoque par obligation, n’a pas pris la peine de lire, quoiqu’agrégé d’anglais.
L’écrivain entre tous qu’il fait redécouvrir est Diderot (Le bouilleur de cru des Lumières) dont il connaît par cœur l’entrée de Jacques le fataliste, génie de la digression, le prosateur par excellence de son siècle dont il bannit toute poésie à l’égal de Flaubert ou Maupassant au suivant et de Denis Roche au vingtième.
Voilà. Sa largesse lapidaire m’a imprégné.