Yoann Thommerel - Mon cœur crépite à mort par Cyrille Martinez

Les Parutions

23 mai
2026

Yoann Thommerel - Mon cœur crépite à mort par Cyrille Martinez

Yoann Thommerel - Mon cœur crépite à mort

 

J’ai tellement entendu des éditeurs parler des textes de performances sur un mode discriminatoire !  Le fait qu’un texte soit amené à fonctionner hors du livre rendrait aberrante toute idée de lecture silencieuse, donc de publication - je note qu’on ne dit jamais ça du texte de théâtre.

Il faudrait savoir ce que vous voulez, performeuses, performeurs, soit vous écrivez pour faire un livre, soit pour performer ! L’un ou l’autre ! Choisissez.

Les frontières sont loin d’être claires, il me semble. Voyez Tarkos : si quelqu’un parvient à différencier ses textes de performance (non publiables) de ses textes poétiques (publiables), je suis preneur d’explications.

Je tire pour ma part un grand plaisir à lire les textes de performances imprimés. La conférence sur rien de Cage juste avant de se coucher, c’est parfait. J’aime (re)lire en silence les productions bruyantes des éditions Al Dante années 1990-2000 - elles n’ont pas perdu de leur force. J’aime la langue sans apprêt littéraire qu’on entend lors des performances.

Saluons ici l’éditeur Vroum de démontrer par la publication que ces textes à performer sont très lisibles en fin de compte, très jouissifs qui plus est. Tels par exemple Commentaire – un coup de tête n’abolira jamais le hasard (réécriture hilarante et savante de la finale de la Coupe de monde 2006 par Nicolas Richard) ou donc Mon cœur crépite à mort de Yoann Thommerel, récemment sorti.

Libre à chacun de suivre les protocoles que propose le poète Thommerel. On peut lire à voix haute – un chapitre en mâchant un chewing-gum, l’autre avec des Frizzy Pazzy qui crépitent sur la langue, le suivant en vidant une bouteille d’eau, ensuite en grattant un Cash, puis en mangeant des frites ... Ou lire dans sa tête, sans suivre les protocoles, gardant son quant-à-soi de lecteur, en imaginant simplement le poète entravé. Les deux façons marchent.

Il y a beaucoup de choses marrantes dans ce cœur qui crépite, mais ce livre (ce cœur) est celui d’un clown un peu triste et fauché. Là où le texte touche juste, c’est dans la figure d’écrivain qu’il décrit. Une figure d’écrivain modeste, enfin ! Lucide quant à sa condition, pas folichonne, de la place que lui accorde la société, peu enviable, de son utilité sociale et politique, faible. L’idée n’est pas bien sûr de déplorer sa situation (on l’a choisie). Mais de mettre à profit un état de désœuvrement personnel pour accorder le maximum d’attention à ce qui se passe, à ce qui se dit, ce qui s’écrit, ce qui se pense, ce qui se mange, près de chez soi. Je ne sais plus quel sociologue (Goffman ?) prétendait que, pour faire de la sociologie, il suffisait de se rendre dans une salle d’attente et de décrire ce que l’on voit. On pourrait dire de même pour un écrivain : regarde par la fenêtre et décris. Chez Thommerel, l’économie de moyens, la force du premier degré donne la puissance de l’image.

 

 « Un jeune garçon s’est installé dans le tas pendant trois

jours, il a aménagé l’espace autour d’un vieux matelas

qu’il a protégé de la pluie avec une bâche et des

ficelles.

 

Il a même une petite table de nuit.

 

Il dort là.

 

La journée, des gens viennent lui parler et lui proposer

des bananes ou des mhajebs achetés en face chez

Mhajbi – la meilleure adresse de snack à l’algérienne

Du 93, juste en bas de chez moi.

 

TOUT EST FOUTU

J’ai quitté mon travail pour me consacrer à la poésie

mais ça fait presque un an que je ne fais rien

RIEN

à part regarder par la fenêtre de ma chambre en

mangeant des crêpes  farcies de chez Mhajbi. »

 

Sauf que, non, tout n’est pas foutu. La poésie-performance est une solution, comme si l’écrivain avait trouvé dans cette manière de faire un moyen de réintégrer la société, de rendre la poésie utile (récemment, lors d’une soirée de performances à Cergy, un écrivain m’a confié: « Je fais des performances pour être moins seul. »). L’idée magnifique du texte est que ce ne sont pas les institutions culturelles qui commandent des textes, mais des personnes qui éprouvent des difficultés à écrire en français. Voici comment l’écrivain confirmé laisse place à l’écrivain public.

 

« Personne ne m’invite jamais

TOUT LE MONDE M’A OUBLIE

tout le monde sauf Marion Schuman qui m’a écrit

trois mails en l’espace de 28 minutes :

OBJET : PRISE DE CONTACT POUR L’ECRITURE D’UN TEXTE EN FRANÇAIS »

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