Georges Drano - Le chant des flèches par Marc Wetzel

Les Parutions

4 mai
2026

 Georges Drano - Le chant des flèches par Marc Wetzel

   Georges Drano - Le chant des flèches

 

 

 

"Les flèches n'ont pas de miroir

Elles surgissent toujours de l'ombre

Quand elles traversent nos insomnies

Les flèches escortent nos vies humaines

Elles n'annoncent ni l'éveil ni le jour

Elles produisent une perte de la voix

et une brûlure du regard"

 

  Que peut la poésie contre l'adversité ? Contre l'adversité réelle et logique, la complète, l'irrésumable ?  Car voici un poète connu et estimé (depuis 1962, son premier livre publié) parce que fin, intègre et profond, et auquel il arrive trois choses à peu près en  même temps : le grand-âge (il vient d'avoir 90 ans), le veuvage (Nicole Drano-Stamberg, poète attachante et libre, est morte fin 2023) et le retournement complet du monde qu'il a connu et aimé encourager : un monde de militance pro-bocages, de visites humanitaires au Burkina, de luttes locales et régionales pour la dignité et l'égalité des droits, d'accueil prodigue des exclus et des exilés, bref : ce monde de solidarités pacifiques et tolérantes dont on vient récemment de perdre jusqu'à la nostalgie.

 

"Qui pourra nous rejoindre

dans le chant des flèches ?

Les guetteurs ont quitté

la surface de la cour

Il n'y a plus d'attente aux vitres

les fenêtres ont perdu leur clarté

Chassées de leurs arcs

les trajectoires se sont arrêtées là

Eclairs éclats brisures et pointes

qui ne voient rien venir"

 

  Des traits d'histoire tout à fait adverse se sont en effet précipités : le défavorable, l'excessif et l'hostile arrivent de partout. L'effort artisanal de compréhension et de soutien des sorts a explosé en vol. On ne sait plus à quel saint (le moi ou l'humain) se vouer : l'individualité (qui n'est humaine qu'à sa marge) ou l'universalité (qui n'a de personnalité que statistique) ?  Ce qu'on venait soutenir se retourne contre nous ; des volées de maux incontrôlables et inattendus (volées que l'auteur, donc, appelle des "flèches") sifflent tout autour et au-dessus de nous (dans des "chants" peu mélodieux) avant de retomber (dans des "champs" peu accueillants), là où le malheur se fixe et contamine tout. Nos initiatives, plombées de ces projectiles, s'abattent bientôt là où elles s'enlisent à jamais, dispersées et muettes. Les choses, pour notre poète perplexe, semblent s'être dérobées aux trois prises d'un corps sans vigueur, d'un langage sans lendemain et d'une socialité sans cohésion ni puissance - ce qui fait précisément penser à la formule de Merleau-Ponty (dans "L'homme et l'adversité", énonçant l'espérance d'un recours contre ce triple et fatal fiasco) : "L'homme qui est admirable (...) c'est celui qui, installé dans son corps fragile, dans un langage qui a déjà tant parlé,  dans une histoire titubante, se rassemble et se met à voir, à comprendre, à signifier".

  Est admirable, en tout cas, chez Georges Drano, le soucieux effort d'un tel "rassemblement", comme si le corps à présent isolé et mal disponible reprenait pourtant le chemin d'autrui et du monde, comme si la pensée hésitante et affaiblie retrouvait l'intacte santé d'un style et œuvrait à même une parole à elle-même rendue, comme si enfin cette toute petite histoire d'un"chant" (menacé) et d'un "champ" (meurtri) de "flèches" venait, le temps d'un recueil, raccommoder quelque chose de la "grande" histoire (ivre, explosive et damnée), la ré-arrimant à son élan premier.

  Car l'époque a davantage perdu ses repères, au fond, que ce vieillard les siens ; l'isolement de nos hyper-connectés ne pourrait plus en remontrer à une solitude logiquement issue de l'épuisement du temps d'aimer ; enfin, tant d'expérience accumulée pour un si mince reste de vie vaut infiniment mieux que la situation inverse, et permet d'en transférer l'immense excédent dans des existences (moins averties, moins avancées, moins à l'aise avec leur propre contingence) de plus jeunes lecteurs, curieux et demandeurs de la franche et sombre sérénité de ces notations terminales de quelqu'un d'avant.

 

"Les flèches ont fixé le temps

Le temps a rendu son silence

Le silence a vidé notre présent"

 

  Nos "flèches" actuelles, motorisées et numérisées, sont bien sûr les drones : flèches du sort fouineur, projectiles auto-portés, ayant sur elles l'image de leur cible, rapaces d'alu ou de fibre de carbone "calculant" leurs proies. Le "chant" du drone a ses esthètes, les cimetières de drones leurs pèlerins, mais le mal télécommandé du drone d'attaque caricature (en le robotisant) le bon vieux mal contingent de l'adversité de la flèche normale. Et même si le "calendrier des flèches" est vain et terrassant, puisque sa consultation n'affiche qu'incertitudes et déceptions, quelque chose de son glorieux hasard permettait l'augure, ouvrait au présage (que le drone, lui, fige et anéantit). Directement sorties du carquois du destin, les "flèches" normales (qui atteignent indifféremment les concepteurs de drones et leurs proies !) laissaient au moins réfléchir à leur mystère : en un sens, les anciennes "situations extrêmes" (Todorov) donnaient encore loisir d'interroger notre propre sens moral (un bourreau peut-il avoir sincèrement oublié l'humanité de sa victime ? Peut-on préventivement éliminer un futur massacreur d'innocents ? ...) : c'est là un sort humain (et non une conjoncture techno-stratégique) qui prend en otage le peu de jours qui me restent à vivre, le peu d'amour que je puis encore imaginer donner, le peu de bon sens historique dont je puis faire bénéficier ma communauté ... et, comme Merleau-Ponty encore estimait que tout écrit exprimant quelque chose de jamais exprimé était poétique, tout "coup du sort" me défiant d'improviser une réponse jamais encore vécue devant l'adversité est, sinon sublime, du moins héroïquement et humblement créateur.

 

"On passe du chant au champ

de la parole à la page

du temps ouvert à l'espace clos

où ce qui était dit devait tomber

Toutes les flèches posées au sol

on passe de la vitesse du message

à la solitude des mots ..."

 

   Dans la poésie de Georges Drano, depuis toujours, la nature n'est humainement vivable qu'aménagée, et les paysages de bocages, de massifs forestiers, de marais salants etc. qu'il a défendus toute sa vie, dépendent strictement du travail qui les initie et les maintient. Et cela est vrai des pays intérieurs du sentiment : de la convivialité, de la confiance, de l'espérance partagée - tout ne dure aussi que par labeur. Et l'élégie est exactement cette tonalité poétique s'endeuillant de ce travail au moment où il devient impossible. Le jeu des cœurs, par l'effet de l'âge, des défectuosités et disgrâces, de "salves d'avenir" tirées d'ailleurs ou plus loin, est devenu terrain incultivable : l'élégie est ce baptême du déclin, cette pénitence de l'usure indigène - qui, au joueur vieilli quittant la table, fait rebattre les cartes mêmes de la mène à suivre après lui. Assure ainsi sa digne sortie celui qui chantonne ici sans se retourner : l'élégiaque a générosité, on l'a compris, d'emporter son adversité avec lui.

 

    Les séries mathématiques ne peuvent se lester ni s'user d'un monde qu'elles ne traversent pas du tout ; mais préférons toujours, dit ce poète, nos épuisables (nos entropiques) séquences d'existence à leurs causalités sans chair ! Si vieillir est pouvoir à la fois de moins en moins croire en son propre mystère et de plus en désespérer de celui des autres, le mystère de cette œuvre foncièrement honnête et subtile subsistera pourtant, et de nouveaux esprits, demain, s'en pénètreront. 

 

"Quelles cibles sommes-nous ?

Existe-t-il une intention affirmée

Alors que nous sommes là

Sans perdre de vue

la flèche qui s'éloigne

Elle nous laisse seuls

au milieu du champ

où nous levons les yeux

pour mesurer la suite

et la pente du sentier"

 

 

 

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