James Noël - Paons par Marc Wetzel

Les Parutions

1 févr.
2026

 James Noël - Paons par Marc Wetzel

 

 

 

"L'eau coule sous le pont

y en a-t-il assez pour laver nos visages

les oiseaux se dirigent

en diagonale vers la montagne

devant nous un grand arbre qui cache

ce qui nous reste humainement de forêt

au loin un chant accidenté de camionneur

c'est sûrement le vent

qui le ramène à nous

en oiseau de mauvaises circonstances

l'eau coule sous le pont

y en a-t-il encore pour laver nos visages" (p.31)

 

 Comme on vient de lire, l'écrivain haïtien James Noël (né en 1978), c'est d'abord une étonnante ardeur stylistique : parce que tout ce qu'il formule semble aussitôt, même anodin, remuer devant nous et briller par soi-même. Et puis, on le voit, l'homme sait où se placer pour faire saisir le sens d'une situation. Il y a les deux éléments ensemble : les oiseaux s'élèvent, mais coupent à travers la splendeur, dans une "diagonale" parant au plus pressé. L'arbre cache, non métaphoriquement la forêt, mais concrètement ce qui subsiste d'elle. Un routier chantonne, mais les cahots de la route et les voltes de l'air sculptent maladroitement, néfastement, sa rengaine réelle. Partout le génie caractéristique de ce poète tient à ceci : trouver l'expression qui le mette à la distance la plus juste possible de ce qu'il intercepte. Ça reste vrai, même si le paysage est fait d'une réalité socio-politique (l'Etat haïtien est, comme on sait, un des plus pauvres de la planète) et si c'est la situation même de son destin que le poète considère soudain (un exil désespérant, mais pour quitter plus désespérant encore ; exil qu'il pointe en quatre mots :"ce vieux métier distant"! p.126). Voilà donc qui stylise le panorama d'une vie, qui restitue un parcours d'existence exactement depuis sa dernière position connue et connaissante : l'état expressif où son existence l'aura mis infailliblement en présence d'elle-même :

 

 "... en matière de tristesse

haute comme un pays

je suis franchement gâté (...)

j'avais démarré la vie immense

en jeune poète sentimental

je la finirai croque-mort

j'enterrerai toutes mes veuves

les astres de la Terre sont lourds

quadragénaire je compte

plus de cadavres que de poèmes" (p.27)

 

 On le voit, l'ardeur poétique est intacte depuis son extraordinaire "Migration des murs", malgré les ravages partagés de l'Anthropocène, une communauté politique particulièrement malchanceuse et crépusculaire, et un passé historique à la fois terrassant et confisqué (ayant fait dépendre un peuple de ce qu'il ne pouvait que mépriser, et le condamnant, une fois spolié, à exploitation endogène, gangstérisée et autocidaire). Pourtant le labeur poétique est indivisible, la voix - même dans ses fureurs de fin d'ouvrage - est intègre et responsable (aucune trace de cynisme, de ressentiment, de nihilisme), le cœur garde sa pureté tragique. En amour ("j'ai envoyé un hameçon à l'âme sœur / elle est remontée comme une pendue"), en espérance civique ("Nous voulons sortir du nœud pour faire un Nous"), ou dans ses montées d'inspiration mêmes :

"ce qui pousse au bout du compte

ce qui pousse ce sont des ailes ..." (p.83).

 

  Sa complainte historico-politique est donc sans tache et sans haine. D'abord, il a la colère toujours naturelle, ciselée mais jamais forcée : il ne s'irrite que des torts incompréhensibles (et là, il y en eut, et ils le demeurent !) : on lui sent quelque chose comme l'indignation logique du chef de chantier sous un bombardement aérien, ou, symétriquement, celle d'un mendiant devant un défilé de majorettes. Même sobre et constant diagnostic : celui d'un terrible gâchis de fraternité. Mais il ne méprise jamais : il aurait pu intituler son recueil "Veaux" pour caractériser ceux (nous tous ici, spectateurs atterrés mais confortables de la tragédie haïtienne) qui ne savent quoi faire d'eux-mêmes ; il a préféré "Paons" pour, entre autres, dénoncer ceux qui ne savent pas se défaire d'eux-mêmes, quelles que soient les circonstances que la vérité leur oppose. Et son ironie prend soin d'épargner ceux qui n'auraient plus assez de santé ou d'aisance pour la comprendre. Il se garde d'ajouter à l'impardonnable qu'il note, il s'abstient. Par exemple de vanter (même sans mentir, même pour détendre l'atmosphère ...) la virtuosité des bourreaux devant leurs victimes. Il s'en tient au mal dicible, au mal dansable, à - exclusivement - la leçon assimilable du mal. Ainsi fait "Caravelles" :

 

"... l'Atlantique entre deux larmes

ma famille a traversé l'Histoire

boulet aux pieds

genou sous gorge

sur des plages sans bornes

baptisées comptoirs

pour signer le chèque en bois

du jeu de dupes des périmètres

le commerce de l'infini

sur fond de sable noir

c'est mal compté ... " (p.68)

 

 S'il fait danser le pire, ce n'est donc pas pour s'y complaire, mais, pour restituer comment dansent les pires de nos pensées (exemple, il n'écrit pas : qu'est-ce qui anime et motive un salaud ?, mais :"Quelle heure fait-il dans la tête d'un gangster ?" (p.43), car c'est là prendre en compte l'heure réelle du monde à laquelle le malfrat a pu ou dû ajuster et régler la sienne).

  L'artiste, bien sûr, a droit aussi à sa propre danse ("la rue propose, l'artiste dispose")  - ne serait-ce que parce que l'art "relève le défi de démasquer le ciel" et nous évite de "chercher des poux à n'en plus finir chez Dieu" - car la danse verbale, comme toute danse, rebondit et repart d'elle-même, rappelant que "le vivant n'a point de date d'expiration". Danser, c'est participer (comme une sorte d'espion fraternel d'elle) à la rythmique générale du monde, c'est aussi "se jeter" dans certains gestes qui se rattrapent en d'autres, faisant se récupérer vivant le corps. Ainsi :

 

" Je rêve / de ponts /prêts / à se jeter / dans l'eau

je rêve / de pieds / de foule / en quête / d'entorses / sur des ponts " (p.164)

  Entorses bénies puisque "on mourra autant de fois que nécessaire jusqu'à ce que Vie s'ensuive".

 

   L'intensité de ce poète est ainsi cohérente et complète, car il approche la réalité (la danse du monde) par les gestes de vivre qu'il y devine, gestes du monde qui, une fois formulés par lui, continuent leur volte parmi les images et mots dont il a fait sûr trésor. Il semble importer directement dans la parole "l'allant universel du geste libre" qui constitue, selon Michel Guérin, le cœur de la danse - avec cette gratitude propre au danseur d'avoir corps assez mobile et souple pour continuer en lui, "euphoriquement" (Jean-Claude Pinson), la danse même des choses. "La danse" disait Valéry, "est une poésie générale des êtres vivants", et l'on voit qu'ici la poésie est comme une danse générale des êtres parlants. Elle fait tinter les mots eux-mêmes, et les uns par les autres, les martelant non pour les briser, mais pour tester leurs consistance et solidarité dans notre course au sens.

  Bien sûr, la danse, différant indéfiniment sa chute, ne sauvera qu'avec les moyens du bord, par les seules gracieuses remontées dont elle est capable. La liberté réelle est issue du réel, et nos efforts expressifs sont à eux-mêmes leurs seuls garants. Exister, poétiquement ou non, sera toujours dépendre : mais à quoi pourrait-on donc appartenir sans en dépendre ? Et comment participer à quoi que ce soit sans exister ? Décidément, la danse verbale de James Noël sait ses limites, et parle, joyeusement à la réalité des nôtres. Le transhumanisme n'aura en tout cas pas en lui son aède ! Justement, le père Noël a gardé, pour l'ami Elon (expert "en terme de violation du dedans", écrit-il !), un ultime - percutant - entrechat dans sa hotte. Il se lâche ainsi, page 194 :

 "Musk une fois que son âme arrivera sur Mars / pet à son âme faut reconnaître que sa fusée ne se refuse pas d'avoir le feu au cul ".

Retour à la liste des Parutions de sitaudis