Emmanuel Tugny - Mourette par Catherine Andrieu

Les Parutions

12 mars
2026

Emmanuel Tugny - Mourette par Catherine Andrieu

Emmanuel Tugny - Mourette

 

Il est des livres qui ne racontent pas simplement une histoire mais qui rouvrent une antique clairière de la langue. Mourette, d’Emmanuel Tugny — écrivain, musicien — appartient à cette catégorie rare d’œuvres qui semblent surgir non d’un projet littéraire mais d’une mémoire plus profonde, comme si la prose elle-même avait gardé en elle le souvenir d’une terre très ancienne.

 

Dès les premières pages, quelque chose se met à vibrer dans l’air du texte : un frémissement de campagne, une respiration de pierre et de bête, un froissement d’ailes invisibles. Nous entrons dans un monde qui n’est pas tout à fait celui du réalisme rural, et pas davantage celui du fantastique. C’est un monde habité — habité au sens premier, c’est-à-dire traversé par des forces, des présences, des regards qui se répondent dans l’ombre du visible.

 

Au centre de ce paysage se tient Mourette, enfant des champs, figure presque transparente autour de laquelle tout se met à tourner : l’ange de la chapelle, la vache Attis, le chien, les morts, les saints sculptés dans la pierre, les saisons qui tournent comme une grande roue cosmique. Mais Mourette n’est pas un personnage psychologique. Elle est un seuil. Par elle, le monde recommence à parler.

 

Il faut dire un mot de la langue de Tugny, car c’est elle qui fait tout tenir ensemble. On pourrait dire qu’elle est archaïque, mais ce serait trop simple. Elle est plutôt stratifiée, comme une terre labourée par les siècles. On y entend la Bible, les chroniques paysannes, les récits mythologiques, les bestiaires médiévaux, les vocabulaires oubliés de la liturgie et du labour. La phrase y pousse comme une plante sauvage : nerveuse, charnelle, parfois rude, mais toujours animée d’une énergie visionnaire.

 

Cette langue n’imite pas la campagne : elle en retrouve la profondeur symbolique. Elle restitue ce moment où la nature n’était pas encore séparée du sacré. Les animaux y portent une signification obscure, les pierres respirent, les saints s’animent, les anges observent.

 

Ainsi l’œil de l’ange, dès l’ouverture du livre, devient une sorte de foyer métaphysique. Ce regard n’est pas seulement celui d’une statue : il est le point par lequel le monde visible se fissure. À partir de là, tout devient possible. Les rêves glissent dans la veille, les morts parlent à travers les objets, les bêtes semblent comprendre ce que les hommes ignorent.

 

Dans cette pastorale étrange, la campagne n’est jamais un décor. Elle est un organisme. Les vergers, les chapelles, les champs, les mares, les bêtes et les corps humains participent d’une même circulation de forces. L’univers de Mourette ressemble à ces cosmologies anciennes où chaque chose possède une âme secrète.

 

Et pourtant, ce monde n’est pas idéalisé. Il est traversé par la violence, par la sexualité, par la peur. Les visions infernales, les corps exposés, les pulsions charnelles surgissent au cœur même du paysage. Mais cette brutalité n’a rien de provocateur : elle appartient à la logique même du livre. Car Tugny rappelle sans cesse que la vie humaine est faite de contradictions — de grâce et d’obscurité mêlées.

 

Ce qui se joue alors dans le roman est peut-être l’apprentissage le plus ancien de l’humanité : apprendre à habiter la création sans la réduire. Mourette regarde le monde comme si elle le découvrait pour la première fois. Et cette attention enfantine devient une forme de connaissance.

 

Peu à peu, le lecteur comprend que ce livre raconte moins une histoire qu’une initiation. L’initiation d’un regard. Apprendre à voir l’ange dans la pierre, la prophétie dans l’animal, la présence dans le silence des champs.

 

La structure même du texte participe de ce mouvement. Les scènes s’enchaînent comme des tableaux liturgiques : chapelles, vergers, visions nocturnes, rencontres mystérieuses. On dirait un mystère médiéval réécrit par une conscience contemporaine. Chaque apparition semble répondre à une autre, comme si l’univers entier formait une grande symphonie invisible.

 

Et c’est peut-être là que la double nature de Tugny — écrivain et musicien — se révèle pleinement. Mourette se lit comme une partition. Les motifs reviennent, se déplacent, se transforment : l’ange, la bête, l’enfant, la terre, le feu, le sang. Le roman devient alors une sorte d’oratorio rural où la création elle-même semble chanter.

 

Ce chant est sombre parfois, traversé d’ombres et de tremblements. Mais il demeure profondément lumineux. Car derrière les visions inquiétantes, derrière les images charnelles, persiste toujours une confiance presque mystique dans l’ordre du monde.

 

C’est une confiance très ancienne, celle des sociétés paysannes qui savaient que l’existence humaine n’est qu’une modulation fragile dans la respiration immense du vivant.

 

Alors Mourette apparaît pour ce qu’il est réellement : non pas un simple roman pastoral, mais une cosmogonie intime. Une tentative de redonner au monde sa profondeur symbolique. Une manière de rappeler que la réalité est faite de couches invisibles que notre modernité a presque oubliées.

 

Et lorsque l’on referme ce livre, on garde la sensation d’avoir traversé une terre habitée par des présences plus vastes que nous — une terre où les enfants, les bêtes, les morts et les anges participent encore du même secret.

 

Peut-être est-ce cela que Tugny murmure sous la prose : que la vie humaine n’est jamais isolée. Elle est un fil dans la trame immense de la création.

 

Comme le suggère cette phrase du livre, dont la simplicité rustique contient toute la sagesse cosmique de cette pastorale :

 

« Le bout du monde enombre le bol, c’est amer un peu comme l’orgeat ou l’endive, le soufre et l’écrevisse, un vin jeune. Mais, le bon cœur aidant, l’on boit sans façon sur son banc avant que le tilleul aussi, à son terme venu, ne pisse par la cour ses billes.
 C’est dans l’ordre dit des saisons : une fleur fait l’idée du large. » (p. 68)

Le commentaire de sitaudis.fr

Ardavena, février 2026
194 p.
18 €

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