Zsofia Szatmari - Paysages du faux et du vrai par Michel Murat
- Partager sur :
- Partager sur Facebook
- Épingler sur Pinterest

On fait grand cas, dans un autre genre, du premier roman ; il y a des prix, et même, paraît-il, un marché pour cela. Je voudrais qu’on en dise autant de la poésie. Un premier livre de poèmes est une promesse, dont on ne sait pas si elle sera tenue. Il est ici revêtu d’une grâce insistante et fragile ; rien ne donne à penser que ce soit la beauté du diable.
Zsofia Szatmari est hongroise et elle vit en France depuis une dizaine d’années. Elle écrit en français, une langue qui n’est pas la sienne mais où elle est chez elle ; et de temps en temps, au cours du poème, elle écrit en hongrois, cette langue qui est la sienne mais où elle n’est pas chez elle, plus chez elle. Pour son lecteur, puisqu’elle publie en France, ce sont des moments de grande étrangeté, car nous ne savons même pas comment cette langue sonne à l’oreille. Pourtant ce dépaysement n’a rien de violent ; plutôt la source d’une ignorance rafraîchissante. Connaissons-nous vraiment mieux ce que nous croyons comprendre ?
C’est de cette manière aussi que nous sommes introduits aux paysages du faux et du vrai : « la fausseté du monde dans lequel nous croyons vivre », dit Zsofia Szatmari en citant Nietzsche, est la seule certitude dont nous disposions. Elle en donne des exemples : nageant au milieu d’un lac on voit « une apparence de lac » à la rencontre du rêvé et du connu, et « soleil milans collines en forêt » simplement se posent à côté sans faire l’objet d’aucune affirmation. Reste l’attention au monde et à la vie, et peu importe que cette attention crée une fiction, comme pour Swann « penché sur une carte de la forêt de Compiègne comme si ç’avait été la carte du Tendre » (on entend ici merveilleusement Proust, car le texte lu n’est pas moins un objet d’attention).
Le poème peut donc se contenter de petites choses : la couleur des fleurs, le jaune et le bleu qui rappellent « ce qu’on ne peut pas oublier en ce moment dans le monde », les ancolies qui « glissent dans le violet » (Apollinaire, dont le nom paraît dans un passage en hongrois, est tout proche) ; les coups de pied d’un bébé, les cerisiers en deuil. Il peut suivre le fil des images si tristes de ce que nous sommes à un moment donné :
je suis le manque la gorge serrée
la braise au moment du seau d’eau
le vent arrêté dans l’humidité
le battement du déchet qui flotte dans les rues de Paris
az uresség koccanasa
az elfelejtett elköszönés
a kihagyott beszélgetés
la tache qui ne part pas de la chemise
la peau morte qui se sépare
les fils tordus d’une chaussette
les cheveux cassés
le goûter oublié au fond du sac et qui a pourri
Une simplicité pleine de réserve étend autour du poème des pans d’ombre. Mais la question véritable n’est pas ici celle du secret ni de l’aveu. Elle est celle, quasi schopenhauerienne, de la manière dont nous habitons un monde fait de représentations qui passent à côté de nous : comme dans un voyage en chemin de fer, on n’a pas le temps de regarder ce qu’on ne voit pas. C’est pourquoi « On aime le faux au naturel », celui des cartes postales qui ne laissent rien à désirer.
C’est une décision esthétique. Il faut lire les poèmes de Zsofia Szatmari comme on regarde des photogrammes, légèrement au-dessus de la page, dans cet espace ralenti où le soulagement procuré par une faute de frappe fait entrer une lumière d’été.