Létitia Mouze - Le Philosophe qui aimait les histoires. par Pierre Vinclair
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Dans la grande histoire des rapports entre philosophie et littérature, le moment platonicien est, à n’en pas douter, le plus dramatique, pour ne pas dire le plus théâtral : il est connu de tous, en effet, que dans La République, Socrate « chasse les poètes de la cité ». Et contrairement à beaucoup d’autres lieux communs philosophiques dont la signification est déformée par leur passage dans la culture populaire (ainsi le « Je pense donc je suis », où « donc » est souvent interprété comme ayant une valeur de conséquence) une lecture sérieuse des livres III et X de l’ouvrage en question corrobore bien l’idée que Socrate chasse les poètes de la cité ! Pourtant, tout dépend de l’interprétation que l’on fait de ce congédiement, et c’est pourquoi la lecture seule ne suffisant pas, le recours à l’analyse d’une spécialiste se justifie : car ce n’est pas le fait qui nous importe seul (Socrate congédie-t-il oui ou non les poètes ?), mais le sens qu’il peut avoir. Et celui-ci ne saurait apparaître que comme un nœud, au croisement de plusieurs problématiques : comment comprendre les rapports entre littérature et philosophie, si à l’époque de Platon, aucune de ces deux disciplines n’a le sens qu’on lui prête aujourd’hui ? Peut-on dire que le logos doit, pour lui, remplacer le muthos, si dans le grec classique, ces deux mots apparaissent interchangeables ? Lorsqu’il commente les poètes, Platon ne passe-t-il pas son temps à mettre en valeur le plaisir procuré par leurs vers ? Qui plus est, de la célèbre allégorie de la Caverne à l’histoire de Prométhée, des androgynes du Banquet aux aventures d’Er ou de Gygès, ne compose-t-il pas sans cesse des histoires ? Platon n’est-il pas lui-même d’abord un écrivain ? La trop fameuse expulsion des poètes de la cité se prête plus mal qu’on ne le croit à la projection dans l’antiquité d’une moderne querelle de chapelles entre philosophes et littéraires. Qu’en est-il alors ?
Le titre de Létitia Mouze est explicite : Platon est, parmi les philosophes, celui qui aimait les histoires. C’est sur fond même du crédit qu’il leur donne, que les poètes — que certains poètes — seront chassés de la cité. Le sous-titre n’en est pas moins important : la théorie platonicienne de la poésie ressortit à une anthropologie. La première partie de l’ouvrage, dans la reconstruction minutieuse de cette anthropologie, est passionnante. Les poètes, pour Platon, ont un rôle d’éducateur car les récits servent à former les âmes des enfants ; ils sont même « le fondement de l’éducation ». Aucun mépris ne saurait donc être conçu envers la littérature : « Les histoires sont […] ce qui cimente une cité en liant les citoyens par des opinions communes, celles qu’elles leur inculquent : leur rôle est politique, et il ne peut y avoir de communauté politique sans elles. Platon ne chasse donc pas les poètes de la cité : celle-ci repose sur les histoires qu’ils racontent. » L’autrice, par de telles affirmations, nous permet de reconsidérer a novo ce que nous croyions bien connu, et relire à la faveur d’une autre lumière les passages de la République où le bannissement des poètes est explicitement affirmé. En l’occurrence, elle met au jour l’importance du « tupos » dans la théorie platonicienne, à savoir le pattern, la structure des histoires, car c’est elle qui, bien davantage que n’importe quelle morale explicite, porte le sens de ce qui est raconté : « réglementer la production poétique, ce n’est pas exactement imposer aux poètes de dire certaines choses […] ; c’est définir les schémas narratifs à proscrire ». La signification comme la portée philosophique de l’histoire, sa manière de toucher un universel, n’impliquent donc le recours ni à l’apologue (portant une morale explicite) ni à l’allégorie (dont le sens est caché, derrière ou sous le déroulé explicite du poème) : elles tiennent à son organisation concrète, au déroulé même de ses épisodes. On pourrait dire que la forme de l’histoire est sa signification, si l’on garde en tête que la « forme » ici est moins détachable du contenu qu’elle ne lui est immanente : c’est la syntaxe de l’aventure. Elle contient une pensée, est une pensée qu’elle n’a pas besoin de formuler explicitement ; pensée qui à son tour, comme le rappelle l’autrice, « détermine une action ».
On comprend bien alors que l’éducation, dans ses aspects moraux et politiques, soit une affaire de poétique. Et il serait absurde de prétendre que Socrate veut chasser tous les poètes de la cité ; mais alors comment comprendre le bannissement explicite d’Homère et des poètes tragiques ? En fait, Platon vise spécifiquement l’imitation (par opposition au récit), c’est-à-dire une poésie qui fait parler les personnages comme s’ils étaient présents eux-mêmes. L’argument reconstruit par Létitia Mouze est complexe : la poésie mimétique, qui « comporte toujours à un moment ou à un autre l’imitation d’un homme de peu » est néfaste, non pas tant pour le public, mais pour celui qui imite. L’âme des poètes imitateurs, dégradée par leur art, est donc de basse qualité. C’est pourquoi ils « produisent nécessairement des histoires moulées dans de mauvais tupoi, qui donneront de mauvais exemples, et transmettront des valeurs autres que celles sur lesquelles doit reposer la cité juste et bien faite. » C’est la raison pour laquelle Platon peut s’employer sans contradiction à déployer pour sa part un grand nombre de mythes, au sein même de ses ouvrages : ne s’étant pas adonné à la poésie mimétique (c’est-à-dire à la tragédie, en somme), il est en pleine capacité de régler avec précision ses propres tupoi. Reste peut-être à comprendre le rapport du dialogue philosophique, comme forme poétique, avec cette problématique de l’imitation (même s’il en raconte moins les aventures sous forme d’histoires qu’il n’en exprime les pensées, Platon ne s’adonne-t-il pas, tout comme les Tragiques, à une forme d’imitation de personnages parfois peu recommandables ? Et parler, n’est-ce pas aussi une forme d’action ? La dialectique est-elle aussi épargnée qu’elle le croit des affres du théâtre ?), mais il ne fait pas l’objet de l’essai, déjà volumineux, de Létitia Mouze.