Li Shangyin - Mémoire & Vestiges de la neige par Pierre Vinclair
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Nous vivons une période faste pour la poésie des Tang (618-907) en français. Alors que Nicolas Chapuis offre aux Belles lettres le quatrième volume de son édition bilingue et critique des Œuvres poétiques complètes de Du Fu (712-770), Gilles Cabrero fait paraître chez Vagabonde Mémoire & Vestiges de la neige de Li Shangyin (813-858), un poète majeur du siècle suivant. Majeur, et assez difficile ; car comme l’explique le traducteur dans son éclairante préface, il est connu pour avoir développé « un art de l’allusion qui, tout en constituant sa marque distinctive, concentre les difficultés de son style ». (p. 17) L’allusion, bien sûr, n’est pas propre à ce poète ; l’art poétique chinois tout entier repose sur la capacité d’un vers — et même d’un seul caractère — à connoter beaucoup plus que ce qu’il dénote. Mais chez Li Shangyin, le procédé frôle l’hermétisme, dans la mesure où il « possède un répertoire foisonnant d’images tirées de chroniques, de livres canoniques, d’œuvres poétiques, etc., façonnées à son gré. Le résultat peut paraître déroutant, en particulier dans les formes longues où d’un vers à l’autre les tableaux d’aspect hétérogène se succèdent » (p. 18). Pour nous qui sommes si éloignés, historiquement et géographiquement, de telles références, la difficulté n’est évidemment pas mince. Comment apprécier une telle œuvre ?
L’intérêt de cette édition est double : d’une part, elle met à disposition en fin de volume un conséquent appareil de notes qui se permet de décrypter l’ensemble des allusions. D’autre part, Gilles Cabrero — comme il l’avait fait dans Mon cœur vague dans les lointains. 100 poèmes d'amour de la Chine ancienne (You Feng, 2022) — fait une proposition prosodique forte, afin que la forme puisse nous rendre attachant le contenu qu’elle charrie, aussi étranger celui-ci nous soit-il. À titre d’exemple, voici un poème que le lecteur qui voudrait saisir l’apport propre de la version de Gilles Cabrero pourra comparer avec une traduction plus ancienne, aisément disponible — dans l’Anthologie de la poésie chinoise classique en Poésie/Gallimard, p. 337. Alors que la forme du poème original est à la fois ramassée et régulière (deux quatrains dont les vers ne comptent que 5 caractères chacun), la traduction Poésie/Gallimard est irrégulière et bavarde : les vers ne suivent aucun schéma particulier et comptent entre 10 et 14 syllabes. Gilles Cabrero, pour sa part, cherche à reproduire la brièveté et la régularité de l’original :
Fleurs chues
La maison s’est vidée de ses hôtes
Au jardin les pétales s’envolent
Se perdent aux chemins tortueux
Gagnent au loin les rais inclinés
Les balayer chavire le cœur
Le regard éperdu s’y recueille
Au printemps l’âme entière se voue
Et votre habit s’humecte de pleurs.
On apprécie immédiatement l’élégance. Tous les poèmes dont les originaux sont des vers de 5 caractères sont ainsi traduits en ennéasyllabes, tandis que les vers de 7 caractères deviennent des tridécasyllabes. Le résultat est enthousiasmant, mais, me semble-t-il, surtout par la formulation très ramassée et épurée à laquelle aboutit le fait de traduire par 9 syllabes seulement un vers de 5 caractères (un ratio de 1,8 ; celui de la traduction poésie/Gallimard est de 2,5 en moyenne, et quand je m’y essaie, le mien tourne à 2,1 !). Non seulement une telle économie produit un effet proche de celui de l’original, mais elle accule le traducteur à une efficacité poétique qui, en tant que telle, peut faire des merveilles. Par exemple, « Les balayer chavire le cœur », me semble plus fort que ne l’aurait été « Les balayer fait chavirer le cœur », plus commun. Pour autant, au-delà de la contrainte, on peut douter que ces vers de 9 syllabes parviennent tout à fait à reproduire le rythme du poème chinois, faute de césures régulières. Comme l’a montré Benoît de Cornulier, le cerveau ne saurait en effet reconnaître des motifs rythmiques excédant huit syllabes, et c’est la raison pour laquelle une petite pause interne s’impose généralement au-delà, dans la prosodie française. Verlaine (dont Cabrero se revendique dans la préface) l’avait compris intuitivement, qui dans son célèbre « Art poétique », place ses césures de façon impeccablement régulière, toujours en 4-5 : « De la musique / avant toute chose // Et pour cela / préfère l’impair » (et le reste à l’avenant). Gilles Cabrero, quant à lui, néglige un peu cette question, ce qui rend son vers légèrement informe, malgré la régularité arithmétique : « Les balayer / chavire le cœur // Le regard éperdu / s’y recueille ». Ce problème reste certes mineur pour le vers de 9 syllabes, mais plus embêtant pour la traduction en 13 (pour 7 caractères) syllabes, dans la succession desquelles le lecteur peine à retrouver une forme rythmique. C’est l’unique bémol, à mes yeux, de cette édition par ailleurs très bien réalisée, parvenant à tout moment à être aussi riche qu’accessible, et qui nous permet de découvrir un poète chinois majeur et difficile.