Rehauts, n° 55, automne-hiver 2025 par Tristan Hordé
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Presque toutes les livraisons de Rehauts s’ouvrent avec une traduction et c’est le cas de la dernière avec Sarah Kirsch (1935-2013) traduite par Joël Vincent familier de la poésie allemande contemporaine. Un passage du Journal de G. M. Hopkins, qui imagine être entre deux enclumes, donne le ton de "L’insondable" ; dans cet ensemble d’une dizaine de courts poèmes, aucune place n’est laissée à des moments heureux. On ne peut que constater la « beauté vaine » d’un coucher de soleil, un menuisier prend des mesures (pour un cercueil), « les touristes sont morts », les souvenirs conduisent « au bord du Léthé », rien ne subsiste du passé, sinon « la tombe d’Arnim » — renvoi à des aspects sombres du romantisme allemand. Quand un titre suggère une nature bienfaisante — "Tout n’est que moineaux et pâquerettes" — le contenu du poème dirige au contraire vers le tragique, partout « l’obscurité dure / sans fin ». Cette présence constante du négatif ne caractérise pas l’ensemble de l’œuvre de Sarah Kirsch.
Judith Chavane titre "Traversée" une page en prose reprise en vers ensuite. Il s’agit de plusieurs traversées, celle d’abord des grues qui passent chaque automne, entendues dans le moment du réveil. Traversée du temps aussi, puisque dans la chambre obscure, sans rien voir, la mémoire rapporte le cri des oiseaux aux grues. Ce mouvement vers, répété, évoque celui du fleuve vers la mer, et il traverse l’autrice tant il porte (« immense ») le mouvement qui gouverne tout, ce que rappellent les vers qui achèvent cette traversée : « Tête renversée nous gagne /La confiance l’ivresse d’aller. »
Les extraits choisis par Hélène Sanguinetti d’un livre à paraître sont dans la lignée de ses publications, à commencer par les blocs de points et les lignes (verticales, obliques) de points ou de courbes proches d’une parenthèse qui jalonnent le texte, comme s’il fallait ici et là introduire le silence. Le titre, "Les ânes et les deux filles" oriente la lecture vers le conte ou la fable ou une comédie burlesque ; on rencontrera « 7 filles » (parallèlement aux sept nains de la tradition), « leurs enfants tombés au fond du puits », une sorcière, un roi sur son cheval renversé par un cochon — Philippe, en 1131, fils aîné du roi Louis VI le Gros — et « Loup traîne affamé ». La sexualité est toujours présente, même si elle est discrète — « soulever le bas de robe, / pour voir ». Tous les éléments apparemment disparates sont les personnages d’une possible comédie burlesque.
Jacques Lèbre, avec "Poésies de circonstance", poursuit une longue tradition née dans l’Antiquité et bien représentée dans la France du XVIe siècle ; on peut aussi évoquer les "choses vues", en ajoutant les choses entendues dans la rue, les magasins, à la radio, etc., les confidences, les lectures, et les remarques, réflexions qui suivent. Tout ce qui fait l’ordinaire de la vie (la visite d’une maison à vendre), pourrait cependant changer cet ordinaire (un regard échangé avec une jeune femme) ou simplement s’impose comme inattendu : « Dans le car pour la gare TGV / une jeune femme / sur le siège juste devant le regard accaparé par le paysage : soudain elle se retourne // « Vous avez vu le renard ? » // Hélas non, je n’ai pas vu le renard ».
Mathieu Nuss, avec "Aigu et stancé", propose des quatrains en vers libres, variations autour de la couleur, des fleurs, des choses de la nature — parcours du blanc, bleu, rose, jaune, au sumac :
ailes citron en virevoltes
synchrones parler dans ce battement
où s’exerce une couleur
giroflée. le temps d’un duo
La brièveté des strophes justifie une écriture concise qui ne néglige pas cependant le jeu des assonances, « un chapelet d’îles ou de seins / se dessine qu’on pressent / sur la surface (…) ».
L’extrait du Manuel de l’apprenti palabreur, du tchèque Bohumil Hrabal (1914-1997) présente un personnage à côté de tout ce qui est considéré former une société. Il agit contrairement à tout ce qu’on appelle le « bon sens » en toute occasion, par exemple « pour me réchauffer en hiver je bois tout l’argent censé servir à acheter du charbon ». Ces actions peuvent provoquer le rire, elles apparaissent aussi comme une mise en cause de tout ce qui est convenu : le palabreur se définit comme « un héros de la dérision ».
On lira aussi une fantaisie parfois grinçante dans les sonnets de forme classique (abba/cddcee), en vers de 12 syllabes, de Régis Macle.
Dès que l’on commence la lecture des pages de Christophe Lamiot-Enos, la relation avec le titre, énigmatique, "Naissance de la littérature — deux bras, oui" échappe si l’on attend l’esquisse ou le début d’un traité. Il faut évidemment lire autrement. Les deux bras, ce sont les deux lieux dont il est question dans le texte, La Canée (en Crète) et les Montagnes Blanches (aux États-Unis). Leur description appartiendrait, par exemple, au géographe et le voyageur pressé d’aujourd’hui en donnerait un bref survol (quand tout se résume à « j’ai fait La Canée ») ; la littérature commence quand le lieu, son nom sont un point de départ, le prétexte à autre chose qu’à une description, même si certaines de ses caractéristiques demeurent ; autre chose encore, les digressions. Cette autre chose : ce que l’on désigne par littérature. Un exemple :
Alors, que nous venions à peine de découvrir d’elles [les Montagnes Blanches] les masses et les lignes de crète, qu’il nous faudra peiner pour, en mots, en couler les volumes et les creux, les ressauts et les failles, les bosses et les ombres en Imagination, les épaulements au-dessus de nous, trônant pourtant sur nos têtes plus haut que les feuillages des quelques arbres, plus élevés que les plus hautes des constructions (…), plus dominateurs au sens d’imposant, que le plus fort, le plus solide, le plus confiant, le plus indéboulonnable de nos ressentis vis-vis de nous-mêmes.
Rehauts s’ouvre toujours sur des comptes rendus, cette fois autour de la poésie palestinienne, par Jacques Lèbre.