Dé (&) TASSER - Julien Blaine par François Huglo

Les Parutions

11 févr.
2026

Dé (&) TASSER - Julien Blaine par François Huglo

Dé (&) TASSER - Julien Blaine

 

 

            En couverture, Julien Blaine commence par détasser le mot détasser en y ouvrant une parenthèse après le dé (dont Mallarmé nous avait fait le coup : « espacement », c’était détassement) et avant le verbe tasser. Entre les parenthèses, l’éperluette figure-t-elle, redressé, le signe de l’infini, ou un serpent enroulé, le serpent Python, ou le siège de la Pythie, encerclé par le site de Delphes, nombril du monde ? La première page répond, non plus entre parenthèses mais entre crochets : […], les points de suspension désignant « Elle » qui peut être dite muse, divine, sibylle, visionnaire, oracle, prophétie, ou « PYTHIE ». On parle « pour elle », ce qui peut signifier : on lui parle, ou : on parle à sa place. Entre la couverture et la première page, la page du rappel du titre nous oriente vers la seconde réponse, car au lieu du &, au lieu d’Elle, c’est moi qui figure entre parenthèses, Elle devenant La : « ?coutez La-(moi), là », avec un trait d’union entre La et moi, entre elle et moi, tous deux en italiques. Un moi presque explétif, comme dans « regardez-moi ça » ? Il est pourtant « là », bien « là », à l’écoute de ce site- « là », de cette voix- « là », de ce tas, cette montagne qu’il faut détasser, de ce serpent qu’il faut dérouler pour qu’il sinue dans le mot, dans la phrase. C’est « là » que ça (se) passe, un ça traduit en allemand par Es, S (le serpent), dans la fameuse phrase freudienne : « Wo Es war, soll Ich werden », à traduire par : « Là où c’était ("là où s’était", suggère Lacan), là dois-je advenir ("c’est mon devoir que je vienne à être") ». Freud et Lacan en pythies, pourquoi pas ? Dans le livre, il n’est as question d’eux mais bien de traduction, sous forme de question : « á traduire ? », dans des rectangles noirs superposés à des fonds colorés en blanc, rouge, vert, jaune, bleu, orange. Ces mots dans le rectangle peuvent être remplacés (traduits) par d’autres : « Qu’est-ce à lire ? », sur fond rouge, vert, jaune, blanc, bleu, orange, et « vaticination », suivi de flèches ascendantes convergentes, sur fond bleu, vert, orange, jaune, blanc, rouge. Les rectangles sont surmontés de tas de lettres en voie de détassement qui rappellent les pâtes alphabet dans la soup julienne, leur pluie d’atomes dans la soupe cosmique. Avant ces pages colorées, sur une colonne (un vers), Blaine trace une équivalence (une traduction) entre les verbes lire, articuler, énoncer, déclamer, émettre, exprimer, déclarer, alléguer, ânonner, parler, crier, hurler, psalmodier, prononcer. Équivalence (grecque ?) entre le théâtre, la diction (la Dichtung), la déclamation, le plaidoyer, le récitatif et le récit, le chant. Entre « ce que je dis moi-même » et « ce qu’Elle me fait dire ». Ou peindre, semer (spermer) des coulées, des taches, aux prises avec les mots ordure, rebut, déchet, débris (pour un grand dépotoir ?). Ou photographier, ou imprimer : en noir et blanc est photographié « le tas avant les semailles puis leurs empreintes ». Et achever d’imprimer « le 19 janvier 2026 pour le compte de Fidel Anthelme X selon les planches originales et la maquette de l’auteur en Cochin », sur « les presses de l’imprimerie C.C.I. à Marseille écolabellisée Imprim’Vert ».

 

            Détasser : faire respirer, aérer, dire : Blaine sème à tous vents « Après le détassage / Il faut trier / Après le triage / Il faut choisir / Après le choix / Il faut écrire / Après l’écriture / Il faut lire ». Le tri parmi les lettres de casse en bois préfigure celui de la lecture qui choisit, discerne, activité critique. Lire, c’est élire un représentant : parler pour une Pythie qui parle pour soi. Une histoire de médiations, de medium ! Julien Blaine n’est pas madame Irma Il « parle à la machine », dit-il ailleurs. Nul medium ne lui est étranger.

 

 

Retour à la liste des Parutions de sitaudis