Étienne Vaunac - Tardigrades et intrigues par Emmanuel Tugny
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Étienne Vaunac arpenteur et mystique
Éternellement en joie pour un jour d’exercice sur la terre.
Pascal, Mémorial.
Il y a au résolu plus qu’un grand roman, plus qu’une somme, sous les petites consignations d’observation routinière du Tardigrades et intrigues d’Étienne Vaunac, au cœur de son petit relevé. Ou, pour être plus juste, le monde clos circonscrit par une perception qui refuse la taxinomie et « prend », en somme, ce qui vient, erratique, synesthésique, affolée de vivre, ce monde clos y figure la matrice évocatrice d’un avènement d’autant plus avènement que son pressentiment fait œuvre, fait l’œuvre, avant que de la parfaire.
L’aposiopèse érigée en système par Tardigrades et intrigues, l’interruption du flux descriptif par ce ressaut de l’âme, par ce coup au cœur d’essence au fond romantique, d’Empfindsamkeit ou de Sturm und Drang, romantique des origines sidérées, interdites, stupéfiées, du romantisme, y met au jour la schize, le dédoublement de la haute littérature en celle qui se couche au livre et fait étance et celle que désigne, que ne saurait que désigner, cette étance : la littérature au service de quoi le « langage n’a plus cours » (Bataille), la littérature « à venir », sans nécessité de forme, langue serrée, tenue, accessoire, verbe remisé, chavirement pur devant l’être reçu ou bien l’être « inventé » dans le parcours perceptif quotidien du glaneur, de l’entomologiste, de l’enfant au travail de l’herbier.
Tardigrades et intrigues, dont l’accompagnement plastique de Chiharu Shiota dit tout, est de ces livres qui, indépendamment de leur qualité proprement « de l’ordre des lettres », visent et parlent – ou se taisent – juste.
Le texte d’Étienne Vaunac tire sa brièveté toute thomiste, toute calviniste, sa délectable dilucidatio, de la passion allègre, enchantée, jouisseuse, du grand échec à dire ce qui, du monde, est, et submerge, ainsi que transverbère le dard d’or de l’ange de Thérèse.
Le pain, la limace, la varappe, l’olive, la nèfle, le corbeau, la grive ou le mica, tout ceci s’ordonne en nation, vaille que vaille, dans l’œuvre, dans le journal d’églogue, pour éveiller l’éon gnostique, la haute vague de majesté submersive dont l’assoupissement est cause de ce que l’art ou la littérature, crispée en soi, opère sa nécrose moderne.
La fleur, le sentier, le grésil, la cellule et le pommier : tout s’innerve chez Vaunac, en un faufilement de la collection de nos quotidiennes contingences, tout se fait parcours d’un nerf qui, sous l’œuvre, en l’œuvre et pour l’œuvre, est l’œuvre même dont la lettre est l’euphémisme et la stimulation timide.
C’est tout le sel de Tardigrades et intrigues que d’intriguer contre la présence de la langue au livre pour, l’excédant, s’excéder en un Hosannah silencieux adressé au vivant, en une fervente adresse au nisus afin qu’il accède au livre matériel et l’anime comme l’Emet anime le Golem, afin qu’il concède poème au poème, mètre éternel et secret au mètre lu.
La position d’Étienne Vaunac, une fois encore, est celle du mystique, d’un mystique dont le poème aliénerait le corps pour s’offrir en son nom au bouleversement, au renversement, au grand branle et au grand transport de l’épiphanie, au corps du texte, de son abritement par la littérature, cette « étrange et jalouse pratique » (Mallarmé) dont « gît le sens au mystère » d’un cœur résolu à évoquer pour recevoir, sous le couvert nominal de la beauté, la majesté d’une vérité dont ses comblements sont autant de convocations impérieuses et délicates.
Mais que dire de ces comblements ? Si le plinien Vaunac, si le disciple de Pétrarque, de Roucher, de Saint-Lambert, de Stifter, de Hesse, de Reclus ou de Maeterlinck, de Ponge, de Dupin, s’inscrit bien dans une tradition littéraire qui « relève » la folle disparate de la collection du monde pour que, de son patient rapport, émane l’éminente unité de son principe occulte, il s’y inscrit en tant que dévot de la facilitas, une fois de plus aristotélo-thomiste et calviniste, de cette « simplicité » du trait qui dit la chose et qui dit son acte, qui dit le poème et l’action poétique produits « comme ils sont », pour ce qu’ils sont, tout bonnement, qui collecte humblement les impressions et du silence de la révélation fait une forme, trouant, à la façon d’un Lucio Fontana, la matière textuelle de suspensions qui ne renoncent pas à se dire telles.
Si toute la littérature réside dans la candeur de la page qui, l’ayant reçue, fait or et fait jour, alors il convient à Vaunac, comme il convient à Pascal, à Céline ou à Sterne, que ce qui lui est donné de recouvrer depuis le patient appel lyrique se figure comme tel et se dote d’un signifié textuel, d’une suspension matérielle, cet underscore qui, une fois de plus, « dit ce qui est », lors qu’il reçoit le don de ce qui est.
Le Deo gratias, le Gloria du poète n’opte ni pour la louange où telle voix, où tel chant offusquerait la révélation, sous le dais du relevé quotidien, de la voix ou du chant de son adombrement, de sa visitation par l’Esprit. Il n’opte pas davantage pour ce silence formel qui, livrant en confiance la révélation à la sagacité de l’herméneute, lui fait courir le péril de la réduction par l’obtus.
Une fois encore, il dit ce qui est, et le dit en mystique, et le dit en extatique, et le dit depuis l’expression abolie de l’arpenteur qui jamais ne s’exhausse ni jamais ne s’outrage.
« De combien de troncs devra donc disposer le poème pour se dresser hors de la langue […] » s’interroge l’arpenteur Vaunac …
Ma foi, répond-il en son livre, foin des troncs : il lui suffira d’un poème !