Didier Cahen - Petit précis de poésie pour les temps actuels par Tristan Hordé

Les Parutions

17 févr.
2026

Didier Cahen - Petit précis de poésie pour les temps actuels par Tristan Hordé

Didier Cahen - Petit précis de poésie pour les temps actuels

 

Un précis est un petit ouvrage didactique qui propose brièvement l’essentiel d’une matière (Exemple, Un précis de grammaire latine). Didier Cahen ne s’en tient pas à cet emploi. Une première partie (« Histoires ») s’attache à un « état des lieux », suivi de pages sur l’après Auschwitz, de Celan à Jabès, et se terminant par la rupture liée à la fondation de la revue L’Éphémère. Ce premier ensemble ne porte, choix assumé, que sur la poésie écrite en France, restriction qui exclut les écrivains de langue française et édités souvent en France, belges (de Venaille à Savitzkaya) et suisses (de Chappuis à Zoss). Une mise au point est sans doute nécessaire aujourd’hui, avec l’augmentation assez forte des publications, des éditeurs (qui parfois ne proposent que deux ou trois livres par an) et des lecteurs, seuls les libraires ne tirent pas leur épingle du jeu. Didier Cahen rappelle diverses définitions de la poésie, des plus platement scolaires (de l’IA, de Wikipedia) à celle par exemple de Guillevic, « recherche/De quelque chose que l’on sait/ne jamais atteindre ».

De là plusieurs questions, qu’attendre de la poésie ? « Quel sens pour cette attente ? Quelle langue pour cette errance ? » Etc. « Mille questions, mille réponses, d’où la richesse des écritures de poésie en France, depuis un demi-siècle » répond Didier Cahen avant d’examiner précisément Un nouveau monde, Poésies en France 1960-2010, de Di Manno et Garron (2017), dont la manière de découper les courants de la période retenue ne lui convient pas, ne serait -ce qu’à cause de « trous béants » dans le choix des auteurs. Le chapitre s’achève avec le renvoi à un ouvrage plus impartial, mais avec des objectifs différents, de Michel Collot, Le Chant du monde dans la poésie française contemporaine (2019).

 

Le second ensemble, comme le premier s’adresse à des lecteurs qui n’ignorent pas ce qu’est la poésie contemporaine. Didier Cahen commente les mots du philosophe Theodor W. Adorno qui, en 1949, écrivait « Écrire un poème après Auschwitz est barbare ». Auschwitz représente en effet pour beaucoup d’écrivains une « ligne de partage » et « oblige à repenser et écrire notre rapport à notre histoire ». Écrire autrement une poésie qui cherchera à « transmettre davantage », à « nommer (…) l’impensable réel ». Continuer donc à écrire, mais en rompant avec ce qu’était la poésie avant Auschwitz : c’est le sens de l’œuvre de Celan qui a construit dans l’allemand — la langue des nazis — ce que cette langue dans son emploi courant ne pouvait pas et ne savait pas dire. Il ne s’agit pas pour lui de se substituer à l’historien ou à tout autre spécialiste, mais en se souvenant que la poésie n’explique rien, faire en sorte que le monde devienne autant que possible lisible : le poème peut « témoigner d’une impossible réalité sans dire un mot de trop, en parlant juste pour l’innommable ou pour l’inconcevable ». C’est aussi ce qui gouverne l’œuvre de Jabès, exilé d’une autre manière que Celan.

 

Pour Didier Cahen, une rupture d’avec l’héritage littéraire de la première moitié du XXe siècle intervient avec la publication, à l’instigation d’Aimé Maeght, en 1967, de la revue L’Éphémère, par Yves Bonnefoy, André du Bouchet, Gaëtan Picon, Louis René des Forêts, puis Jacques Dupin, chacun suivant un chemin singulier mais que rapproche une position commune bien formulée par Dupin, « être dans le monde et autre dans la langue ». La revue se caractérise très vite par son ouverture à l’art (Giacometti, Miro, Bram van Velde, de Staël), à une nouvelle génération (Quignard, Daive, Veinstein), aux littératures étrangères, ne séparant pas écriture et réflexion, voulant « rechercher le lisible au-delà du visible ». On ne peut qu’approuver  dans ce troisième ensemble la mise en valeur de L’Éphémère, mais d’autres revues apparues avant celle-ci ou à la même époque ont rompu d’une autre manière avec le passé littéraire, en entier ou en partie consacrées à la poésie et elles ont eu une importance qu’on ne peut négliger dans un précis de poésie : chacune à sa manière a défendu la poésie qui se faisait et a été un lieu d’accueil ; citons-les simplement, avec leur(s) fondateur(s) : Action Poétique, 1950-2012 (Jean Malrieu, Gérald Neveu), Change, 1967-1983 (Jean-Pierre Faye, Maurice Roche, Jacques Roubaud), Les Cahiers du chemin, 1967-1977 (Georges Lambrichs) — leur succède Po&sie fondée en 1977 par Michel Deguy, et toujours vivante. L’histoire de ces revues n’est pas faite*.

 

Une seconde partie, titrée "Poésie pour tout dire", déroule pour commencer "59 propositions elliptiques en forme de manifeste pour les temps actuels". Je ne résumerai pas ce qui est en effet succinct mais qui exprime avec pertinence les raisons d’être de la poésie — une citation de du Bouchet, « j’écris pour que mon poème serve de route à ce que je ne connais pas ». La partie autour de l’écriture de la poésie renvoie à — et cite largement — Antoine Emaz : on ne peut qu’approuver et faire sienne une conclusion de Didier Cahen, « Envers et contre tout, s’attacher à la langue ; en faire une langue vivante, perméable à ses aspérités, aux chocs frontaux, aux accidents de l’histoire, aux bousculades des lettres ». Un second ensemble, "La poésie vivante (avec Edmond Jabès)", est une étude intéressante du parcours et de l’œuvre d’un poète trop peu lu ; je m’en réjouis, c’est un de mes écrivains de chevet, mais est-elle nécessaire dans un précis de poésie ?

 

La dernière partie, "La parole aux poètes", de mon point de vue ne remplit pas du tout ce qu’elle annonce. Elle commence par les réponses de Didier Cahen au questionnaire "Poètes qui êtes-vous ?" Le précis abandonne l’unité qui se défaisait déjà, elle disparaît ensuite avec les deux derniers ensembles : la liste des auteurs cités suivis pour chacun d’un extrait d’une à deux lignes ; les dates de 1942 à 2025, avec en regard un nom d’écrivain (cité dans le livre) et un titre (2018 Philippe Beck, Dictées). Si l’on pense que le précis dans ses deux premières parties laisse beaucoup de faits de côté pour comprendre « les temps actuels », elles obligent le lecteur à mettre au point ses réflexions sur le présent de la poésie. On comprend plus difficilement qu’un précis de poésie ne se fonde que sur les pratiques de quelques poètes et ne fasse que signaler la « variété » des pratiques. De Jacques Roubaud ou Jude Stéfan à Georges Perros ou Jacques Réda l’éventail est large— pour ne citer que quelques disparus Quant à l’abondance ces dernières décennies de la publication de nombreuses autrices, rien n’en est dit (seule Laure Gauthier a droit à une ligne) pas plus que du développement récent d’une écopoésie. Il y a peut-être un livre à faire, qui ne se focaliserait pas sur quelques poètes et qui tiendrait compte des lecteurs possibles.

 

 

* On peut consulter Serge Martin, Les Cahiers du Chemin (1967-1977) de Georges Lambrichs. Poétique d’une revue littéraire, éditions Honoré Champion, 2013, 221 p.

 

 

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