Revue - CATASTROPHES 3, poésie pour le début et la fin des mondes par Cécile A. Holdban
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Catastrophes, qui a fêté son dernier numéro l’an passé, était sans aucun doute une des revues les plus pertinentes et les plus actives en ligne. Son sommaire, fourni, généreux, part dans toutes les directions sans s’éparpiller, balaie un large spectre dans la création contemporaine et dans la (re)découverte de certains auteurs « classiques » ou pas. Le travail accompli par ses créateurs, Pierre Vinclair, Laurent Albarracin et Guillaume Condello est d’une grande intelligence dans sa réflexion créatrice sur la matière poétique, et stimulant dans l’expression de sa vitalité.
En proposant chaque année un numéro papier réunissant « le meilleur de Catastrophes, en redonnant à lire dans leur intégrité des ensembles d’abord parus en feuilleton », on redécouvre autrement des textes ou ensembles de textes dont on a pu suivre la publication périodique. Comme les précédents numéros, ce numéro 3 est enthousiasmant et nous entraîne sur des pistes que l’on ne se serait pas attendu à suivre. Le sommaire est riche, on y retrouve bien entendu les trois animateurs de la revue, (Vinclair, Albarracin, Condello), mais aussi des auteurs et autrices comme Ivar Ch’Vavar, Marie de Quatrebarbes, Julien Boutonnier, Sandrine Cnudde, Martin Rueff, Hélène Sanguinetti ou Marina Skalova.
Le numéro est divisé en quatre parties équilibrées entre elles (Talismans ; Tombelles ; Balises ; Chapitres). Comme dans toute revue, difficile d’adhérer à tout ce qui y figure. Il se dégage cependant de l’ensemble une unité hétéroclite, que l’on doit sans doute à l’énergie créatrice que semble déclencher par elle-même la revue Catastrophes. Le grand intérêt de ce numéro papier est de permettre de lire d’une traite, dans leur totalité, des ensembles composés par tel ou tel auteur, et dont la publication en ligne s’échelonnait parfois sur plusieurs « publications ».
L’entretien de Laurine Goudroye avec Ivar Ch’Vavar, à bâtons rompus, tout en digressions, en ruptures, en bifurcations, en égarements, permet de mieux comprendre l’univers, cette « grande Picardie mentale » d’Ivar Ch’Vavar. Il explique également comment a germé en lui l’idée de l’hétéronymat, avec une sorte de précision clinique inquiétante à la Pessoa : « Cela a commencé quand, le 3 mars 1983 à trois heures de l’après-midi, mon ami Martial Lengellé, alors que nous étions un peu en cale sèche, a eu cette idée : “Et si on disait qu’on était fous (nous), et qu’on écrivait comme des fous en nous foutant de tout ?” » Face à la culpabilité d’écrire, cette revendication de la folie devient un acte d’émancipation, une déclaration de liberté. On perd formidablement pied dans cette conversation dans laquelle on a l’impression que tout est faux et tout sonne vrai. Et réciproquement.
Les « Accidentés » de Guillaume Condello, ensemble de quatorze poèmes (nombre qui ne doit sans doute rien au hasard, compte tenu de la forme qui est adoptée pour chacun d’entre eux), participent de ce militantisme de Catastrophes pour la forme du sonnet. Ici, pas de découpage en quatrains et tercets, pas de rimes en ABBA ABBA puis CDE CDE ou CCD EED (selon qu’on adopte la forme de Pétrarque ou de Marot), mais des alexandrins et les quatorze vers d’un seul tenant. Cela fonctionne à merveille. Avec un mélange de rigueur et de plasticité, des concessions faites à la forme classique pour mieux s’en affranchir. Il s’en dégage une certaine mélancolie, qui naît précisément de ce hiatus entre la structure très codifiée et les libertés prises avec elle, comme ici :
À côté mes fils jouent éclatant la surface
Des flaques à pieds joints brouillant dans leur miroir
Le blanc ébouriffé des nuages devant
Les vagues en cris clairs et colorés
Que les mouettes volent pour les porter plus loin
Sur la plage ou une autre où je ne serai plus
Quand le ciel bas et lourd et toujours bleu
Verra d’en-haut aller en migrations infimes
Les animaux toujours recommencés
Courant comme mes fils dans le ressac salé
Ballotés par la joie de frapper sur le sable
Leurs pieds léchés par l’eau
La lumière en reflets se brisant sur la mer
Et le bruit qu’ils font en vivant.
Le long entretien fouillé que Marie de Quatrebarbes consacre à Pierre Vinclair participe de cette réflexion collective et de ces réflexions individuelles sur la forme du poème. On sent chez tous les collaborateurs de la revue une curiosité dynamique cherchant à explorer toutes les possibilités de l’écriture. Marie de Quatrebarbes dévoile ainsi certaines de ses sources d’inspiration formalistes autant que ses admirations, de Louis Zukofsky à Lyn Hejinian, et déclare : « L’écriture est une tension pour parvenir à donner une forme à l’ensemble, et celle-ci n’est pas disponible à l’avance. » Cela pourrait presque être la devise ou la ligne directrice de ce numéro papier de Catastrophes, et de chacune de ses publications en ligne, que l’on regrettera.
Bien sûr, il n’est pas question que du sonnet. Je signale en particulier les poèmes de Julia Lepère ou de Louis Imbert, et surtout le surprenant « Peuple du Rhône », poème collectif, sorte de cadavre exquis polyphonique écrit à vingt, émouvant, étonnant. Et enfin, parce que c’est la marque de Catastrophes d’aller toujours dans la quête de l’innovation sans rompre avec ce qui l’a précédé, il faut s’arrêter longuement sur la magnifique traduction d’Aurora Leigh d’Elizabeth Barrett Browning par Pierre Vinclair.