Isabelle Garron - Le poème tangent par Marion Honnoré
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Au début je ne comprends pas très bien ce que je lis lorsque j’ouvre le Poème tangent, je ne comprends pas très bien mais ça ne me dérange pas, j’aime bien m’égarer, j’aime bien ne pas savoir à quoi j’ai affaire, à qui j’ai affaire, qui est ce je en italique dans le texte, en italique également, le ça,
« je réussis à faire ça »
quoi ça ?
décider
créer
devenir
être
une femme artiste.
La première partie du texte s’appelle Femme artiste et la décision.
Des chemins, des parcours, des paroles qui se mêlent, se contredisent parfois, polyphonie, chorale, des entretiens retranscris en poème
des tentatives de réponses
à des questions qu’on imagine sans que jamais elles ne soient énoncées.
Je crois que je suis en train de lire une enquête de sociologie poétique
où il serait question de
création/décision/conditions
et bien sûr de ce que ça veut dire être une femme artiste.
« mon art n’exprime pas
la lutte féministe
de prime abord »
« artiste femme ça n’existe pas
je suis artiste ça s’arrête là »
« je suis artiste
être une femme et artiste
est une question
une question qui vient
avec la tangente. »
« je suis artiste
je suis artiste et femme
et le et importe. »
Au cours des entretiens une difficulté récurrente, partagée mais jamais identique, ce que ça fait qu’être une artiste quand on voudrait peut-être aussi être une amante, une amoureuse, une mère, les renoncements que cela implique, certaines y arrivent cependant
il existe des poétesses
« Des femmes fortes qui n'hésitent pas
à puiser dans leur histoire personnelle
pour leur développement formel »
il existe des plasticiennes
« à une époque je peins des moteurs et des mécanismes
lorsque je garde l'expo de mon travail
il m'arrive d'écouter les gens
ils sont persuadés que l'artiste est un homme
ah ouais mais c'est une femme
ah bon mais alors
son père garagiste »
Le « je » en italique est une des voix tissées de ces 17 artistes du collectif La tangente. Au travail des vidéastes, peintres, photographes, sculptrices, performeuses, s’ajoute celui de l’autrice, qui donne forme poétique à ces entretiens en construisant ici un singulier pluriel.
Mais ce « je » penché ne fait pas toujours ce qu'il veut ; les trajectoires sont contingentes,
« Je veux écrire mais j’entre en sciences politiques »
« Petite je veux être peintre »
« Je peins je suis peintre
je suis dans l'action de la peinture
Ça ne parle que de peinture ce que je fais
ça ne pose pas de question
pas de combats féminins »
Certaines entrent aux beaux-arts, pour d’autres ce n’est simplement pas une question
« Je n'ai pas le droit de faire les Beaux-Arts
un endroit de dépravation pour les filles »
« Je ne sais pas quoi faire
je demande à ma meilleure copine
je vais faire comme elle hypokhâgnes »
De toutes façons, les écoles d’art ne suffisent jamais, les écoles d’art, c’est dur d’y entrer c’est dur d’en sortir,
« le plus difficile c'est à la sortie des écoles d'art
se demander qu'est-ce que je suis
comment je le fais
comment je vais le développer
c'est tout ça »
Et qu'on sorte d'une école ou pas toujours cette foutue légitimité
« il faut plusieurs décennies d'activité
pour me dire qu'est-ce que je fais là
parfois j'ai l'impression que je suis une petite fille
à découper mes papiers à les peindre
je me dis que c'est quand même bizarre »
Ainsi on le fait, on fait ça, on devient une femme artiste, à quel moment se prend la décision, est-ce seulement juste de parler d’une décision ? Produire des œuvres d'art relève-t-il d'un choix délibéré ou simplement d'un fait ?
« je n'ai pas décidé
je ne me vis pas comme une artiste
mais comme quelqu'un qui fait de la peinture
le mot artiste me gêne
je ne sais pas ce qu'il veut dire exactement
il me paraît très vaste et très peu précis »
« je sors diplômée
avec l'idée que je n'ai rien appris
je passe ma vie à rattraper
ce qui me manque
la légitimité beaux-arts
je ne l'ai toujours pas
est-ce que je décide d'être artiste
à ce moment je n'ose pas le dire »
« mon directeur me dit il faut continuer
moi j'y pense pas donc je fais
je passe le concours
on a commencé quelque chose on le finit »
Pour d’autres le moment peut se dater, s’identifier précisément :
« je sors de l’expo j’achète une caméra
là c’est la décision »
à moins qu’on ne décide jamais vraiment
« je n’ai jamais pris la décision de peindre
je peins très tard
vers 38-40 ans avant je suis illustratrice »
jusqu’à ce que
« un moment de flottement dans ma vie
un décentrement je produis des choses
des choses qui ne sont pas des illustrations
qui sont des formes noires
sans savoir ce que je fais
parce que c’est une nécessité »
« artiste ça se fait un peu tout seul »
« ce sont des choses
que je ressens
ou qui m’attirent
ça s’analyse plus tard. »
Ce ça en je ne semble pas renvoyer à Freud, plutôt au flux insaisissable (dans le double sens d’inattrapable et d’incompréhensible) du processus créatif, comme lorsqu’on dit, ça ne vient pas, ça ne se passe pas comme ça, ou au contraire, ça m’est venu. Tout le mérite du – de la - geste poétique d’Isabelle Carron étant précisément de ne pas réduire la dimension de création à une fulgurance inspirée pour l’inscrire au contraire dans une généalogie complexe, cousue d’événements, de rencontres, de désirs, d’engagements, et, surtout, de travail.
La seconde partie du poème, intitulée la Tangente, permet de comprendre le lieu d’émergence de l’enquête poétique, quand la troisième reviendra sur le métier d’artiste, ses conditions objectives, artisanales.
Des femmes artistes décident de se réunir pour briser l’isolement
« tu sais il faudrait refaire des groupes de femmes parce qu'on n'y est pas du tout encore »
« c'est un moment de légèreté »
« il y a un rapprochement avec certaines artistes dont je me sentais déjà proche »
« ça crée des liens voilà ça crée des liens on existe un peu plus autrement on est dans une espèce de désert c'est un temps où on se situe un peu plus au bord du temps c'est une douceur pourquoi ne pas s'accorder ça »
On imagine les confidences tardives, la confiance instaurée, l’amitié née dans la joie de la lutte (le collectif La tangente se crée après Nuit Debout) pour que puissent se raconter des vies d’artistes dans ce qu'elles peuvent avoir d’âpre, de besogneux, aussi.
« Une geste » désigne l’ensemble des récits, épiques ou romanesques, relatant les hauts-faits de personnages valeureux.
Et c’est bien la langue d’Isabelle Garron qui transforme ces femmes en ce qu’elles sont : des héroïnes.