Isabelle Garron - Le poème tangent par Marion Honnoré

Les Parutions

13 mars
2026

Isabelle Garron - Le poème tangent par Marion Honnoré

Isabelle Garron - Le poème tangent

 

 

Au début je ne comprends pas très bien ce que je lis lorsque j’ouvre le Poème tangent, je ne comprends pas très bien mais ça ne me dérange pas, j’aime bien m’égarer, j’aime bien ne pas savoir à quoi j’ai affaire, à qui j’ai affaire, qui est ce je en italique dans le texte, en italique également, le ça,

 

« je réussis à faire ça »

 

quoi ça ?

 

décider

créer

devenir

être

une femme artiste.

 

La première partie du texte s’appelle Femme artiste et la décision.

 

Des chemins, des parcours, des paroles qui se mêlent, se contredisent parfois, polyphonie, chorale, des entretiens retranscris en poème

des tentatives de réponses

à des questions qu’on imagine sans que jamais elles ne soient énoncées.

 

Je crois que je suis en train de lire une enquête de sociologie poétique

 

où il serait question de

création/décision/conditions

et bien sûr de ce que ça veut dire être une femme artiste.

 

 

« mon art n’exprime pas

la lutte féministe

de prime abord »

 

« artiste femme ça n’existe pas

je suis artiste ça s’arrête là »

 

« je suis artiste

être une femme et artiste

est une question

une question qui vient

avec la tangente. »

 

« je suis artiste

je suis artiste et femme

et le et importe. »

 

Au cours des entretiens une difficulté récurrente, partagée mais jamais identique, ce que ça fait qu’être une artiste quand on voudrait peut-être aussi être une amante, une amoureuse, une mère, les renoncements que cela implique, certaines y arrivent cependant

 

il existe des poétesses

 

« Des femmes fortes qui n'hésitent pas

à puiser dans leur histoire personnelle

pour leur développement formel »

 

il existe des plasticiennes

 

« à une époque je peins des moteurs et des mécanismes

lorsque je garde l'expo de mon travail

il m'arrive d'écouter les gens

 

ils sont persuadés que l'artiste est un homme

ah ouais mais c'est une femme

ah bon mais alors

son père garagiste »

 

Le « je » en italique est une des voix tissées de ces 17 artistes du collectif La tangente. Au travail des vidéastes, peintres, photographes, sculptrices, performeuses, s’ajoute celui de l’autrice, qui donne forme poétique à ces entretiens en construisant ici un singulier pluriel.

 

Mais ce « je » penché ne fait pas toujours ce qu'il veut ; les trajectoires sont contingentes,

 

« Je veux écrire mais j’entre en sciences politiques »

 

« Petite je veux être peintre »

 

« Je peins je suis peintre

je suis dans l'action de la peinture

Ça ne parle que de peinture ce que je fais

 

ça ne pose pas de question

pas de combats féminins »

 

Certaines entrent aux beaux-arts, pour d’autres ce n’est simplement pas une question

 

« Je n'ai pas le droit de faire les Beaux-Arts

un endroit de dépravation pour les filles »

 

« Je ne sais pas quoi faire

je demande à ma meilleure copine

je vais faire comme elle hypokhâgnes »

 

De toutes façons, les écoles d’art ne suffisent jamais, les écoles d’art, c’est dur d’y entrer c’est dur d’en sortir,

 

« le plus difficile c'est à la sortie des écoles d'art

se demander qu'est-ce que je suis

comment je le fais

comment je vais le développer

c'est tout ça »

 

Et qu'on sorte d'une école ou pas toujours cette foutue légitimité

 

« il faut plusieurs décennies d'activité

pour me dire qu'est-ce que je fais là

 

parfois j'ai l'impression que je suis une petite fille

à découper mes papiers à les peindre

je me dis que c'est quand même bizarre »

 

Ainsi on le fait, on fait ça, on devient une femme artiste, à quel moment se prend la décision, est-ce seulement juste de parler d’une décision ? Produire des œuvres d'art relève-t-il d'un choix délibéré ou simplement d'un fait ?

 

« je n'ai pas décidé

je ne me vis pas comme une artiste

mais comme quelqu'un qui fait de la peinture

 

le mot artiste me gêne

je ne sais pas ce qu'il veut dire exactement

il me paraît très vaste et très peu précis »

 

« je sors diplômée

avec l'idée que je n'ai rien appris

je passe ma vie à rattraper

ce qui me manque

la légitimité beaux-arts

je ne l'ai toujours pas

est-ce que je décide d'être artiste

à ce moment je n'ose pas le dire »

 

« mon directeur me dit il faut continuer

moi j'y pense pas donc je fais

je passe le concours

 

on a commencé quelque chose on le finit »

 

Pour d’autres le moment peut se dater, s’identifier précisément :

 

« je sors de l’expo j’achète une caméra

là c’est la décision »

 

à moins qu’on ne décide jamais vraiment

 

« je n’ai jamais pris la décision de peindre

je peins très tard

vers 38-40 ans avant je suis illustratrice »

 

jusqu’à ce que

 

« un moment de flottement dans ma vie

un décentrement je produis des choses

des choses qui ne sont pas des illustrations

 

qui sont des formes noires

sans savoir ce que je fais

parce que c’est une nécessité »

 

« artiste ça se fait un peu tout seul »

 

« ce sont des choses

que je ressens

ou qui m’attirent

ça s’analyse plus tard. »

 

Ce ça  en je ne semble pas renvoyer à Freud, plutôt au flux insaisissable (dans le double  sens  d’inattrapable et d’incompréhensible) du processus créatif, comme lorsqu’on dit, ça ne vient pas, ça ne se passe pas comme ça, ou au contraire, ça m’est venu. Tout le mérite du – de la - geste poétique d’Isabelle Carron étant précisément de ne pas réduire la dimension de création à une fulgurance inspirée pour l’inscrire au contraire dans une généalogie complexe, cousue d’événements, de rencontres, de désirs, d’engagements, et, surtout, de travail.

 

La seconde partie du poème, intitulée la Tangente, permet de comprendre le lieu d’émergence de l’enquête poétique, quand la troisième reviendra sur le métier d’artiste, ses conditions objectives, artisanales. 

 

Des femmes artistes décident de se réunir pour briser l’isolement

 

« tu sais      il faudrait refaire des groupes de femmes        parce qu'on n'y est pas du tout encore »

 

« c'est un moment de légèreté »

 

« il y a un rapprochement avec certaines artistes dont je me sentais déjà proche »     

 

« ça crée des liens      voilà ça crée des liens      on existe un peu plus        autrement on est dans une espèce de désert         c'est un temps où on se situe un peu plus au bord du temps         c'est une douceur           pourquoi ne pas s'accorder ça »

 

On imagine les confidences tardives, la confiance instaurée, l’amitié née dans la joie de la lutte (le collectif La tangente se crée après Nuit Debout) pour que puissent se raconter des vies d’artistes dans ce qu'elles peuvent avoir d’âpre, de besogneux, aussi.

 

« Une geste » désigne l’ensemble des récits, épiques ou romanesques, relatant les hauts-faits de personnages valeureux.

Et c’est bien la langue d’Isabelle Garron qui transforme ces femmes en ce qu’elles sont : des héroïnes.

 

Retour à la liste des Parutions de sitaudis