Yannick Mercoyrol - Calder, pas de deux par Tristan Hordé

Les Parutions

18 mai
2026

Yannick Mercoyrol - Calder, pas de deux par Tristan Hordé

Yannick Mercoyrol - Calder, pas de deux




 

La lecture du livre de Yannick Mercoyrol est bienvenue avant de visiter l’exposition consacrée à Alexander Calder (1898-1976) — Sandy, diminutif de son prénom, pour ses proches —. Le sculpteur et peintre est venu en France pour la première fois en 1926 et cinquante années ont passé depuis son décès à New York : deux dates qui donnaient un bon prétexte pour une exposition qui embrasse les divers domaines de son activité, sculpture (mobiles, stabiles, bois), peinture, dessin, gravure, lithographie, céramique, affiche, bijoux, portraits en fil de fer1. À côté de l’imposant catalogue qui rassemble les images des œuvres exposées et des études, Calder, pas de deux remplit une autre fonction. Le livre propose peu de données biographiques, — sortant heureusement de "l’homme et l’œuvre" —, se voulant un essai et, par endroits, un récit où la fiction éclaire des moments de la vie de cet inventeur de formes, par exemple dans les lettres imaginées à partir du Journal de Louisa James, l’épouse de Calder.  

 

L’auteur s’intéresse d’abord à l’activité créatrice de Calder, le sculpteur a été pour lui « au sens de Musil, un artiste sans qualité dont la biographie se confond avec celle de son œuvre au gré des projets, des rencontres, des expositions. » Un grand-père et un père sculpteurs (tous deux prénommés Alexander), une mère peintre, le destin était tracé ; très jeune Sandy fabriquait avec ce qu’il avait sous la main des jouets, conservés et présents dans la première grande rétrospective de 1943 au MoMA (Museum of Modern Art, New York). Sa formation de peintre succède à des études complètes d’ingénierie mécanique, il gagne ensuite son pain avec le dessin de presse et fréquente les représentations du Ringling Bros Circus, ce qui le conduit à inventer le Cirque Calder dont les personnages, humains et animaux, sont en bois, fil de fer et autres matériaux divers. Calder part à Paris en 1926 où son cirque a beaucoup de succès dans le milieu des artistes — il rencontre rapidement Léger, Varèse, Miró, Hélion (dont il rejoindra le groupe Abstraction-Création), Cage, Mondrian (dont il visite l’atelier en 1930) … ; sa première sculpture cinétique avec moteur, Goldfish Bowl, est créée en 1929. Après plusieurs séjours en France, Calder et son épouse s’établissent en Touraine, à Saché, à partir des années 1950, grâce à Jean Davidson (fils du sculpteur Jo Davidson) qui devint son gendre et à qui il dicta son autobiographie (1966, An Autobiography with pictures, Pantheon ; 1972, Autobiographie, Maeght éditeur). C’est dans ce village qu’il fit construire de vastes ateliers pour la fabrication de ses stabiles.

 

 

Calder adopte le mot mobile pour désigner ses créations : il lui est proposé par Marcel Duchamp. Entre sculpture et peinture, ces objets répondent à son « obsession du mouvement ». Il a écrit en 1932, un an avant son retour aux États-Unis, « Comme l’art vraiment sérieux doit être d’accord avec les grandes lois et non pas seulement avec les apparences, dans les sculptures mobiles j’essaie de mettre en mouvement tous les éléments. Il s’agit d’harmoniser ces déplacements, atteignant ainsi une possibilité neuve de beauté » et, toujours à propos des mobiles, « On peut composer un mouvement exactement comme on compose des couleurs ou des formes ». En février, il a exposé des mobiles à la galerie Vignon. Si les premiers étaient en mouvement grâce à une manivelle ou à un petit moteur, les mobiles ont été ensuite mus par l’air, donc avec un mouvement imprévisible. Les plaques de métal qui les constituent, liées entre elles par des fils d’acier, sont couvertes de couleurs (noir, bleu, rouge, jaune).

 

Les premiers stabiles, qui doivent cette fois leur nom à Arp, sont exposés en février 1937 à New York, dans la galerie de Pierre Matisse (fils du peintre Henri Matisse). Mercoyrol note que les deux manières de créer sont complémentaires, « le mouvement n’est pas celui de l’œuvre elle-même mais du spectateur qui tourne autour, dégageant des perspectives changeantes ». Si le titre Pas de deux s’explique par l’alternance du texte de Yannick Mercoyrol et celui reconstruit de Louisa, cette complémentarité le justifie aussi : de même, dans un sens figuré Pas de deux implique une relation de proximité. Ces sculptures, également peintes, associant des plaques métalliques parfois monumentales sont alors visibles dans des villes. En 1940, la pénurie de matériaux conduit Calder à travailler en associant bois, os lustré, galet, reliés entre eux par des tiges d’acier ; la construction reposait d’abord sur le sol et est ainsi définie par un ami proche, James Johnson Sweeney, « Les Constellations sont des stabiles à plusieurs éléments disparates, de couleurs et de formes. Avec elles, Calder s'est ouvert un champ d'exploration nouveau. »2 Sweeney, critique d’art, qui dirigea le MoMA, et Marcel Duchamp, leur donnèrent ce nom.

C’est pendant la Seconde guerre mondiale, en 1943, qu’eut lieu, au MoMA, la première grande rétrospective consacrée à Calder, reconnaissance d’une œuvre dont il a affirmé « Forme, masse, mouvement, toute ma théorie de l’art repose sur leur disparité ». Yannick Mercoyrol, de cet « équilibre incertain », propose de lire l’œuvre comme « une mise en scène de cette dynamique duelle : vide et plein, concave et convexe, transparent et opaque, léger et pesant, mouvement et immobilité, un et multiple » — on ajoutera lumière et ombre, leur jeu important au sculpteur qui prépara le décor de Amériques de Varèse et collabora avec la chorégraphe Martha Graham. Depuis les années cinquante, cette architecture en vide des mobiles et des stabiles est devenue "populaire", son abstraction acceptée, en partie parce que, comme l’écrit Louisa Calder par la plume de l’auteur,

 

nous sommes à jamais des mobiles, points flottants minuscules fusant en ligne brisée, selon le diagramme aléatoire qui dessine à la fin la ligne abstraite qu’on appelle une vie ou une étoile filante.

 

On apprécie cette approche passionnante de Calder pour l’essentiel à partir de son œuvre.

 

 

 

1 Paris, Fondation Vuitton, du 15 avril au 16 août 2026, Calder, rêver en équilibre.
2 cité dans Calder Foundation, (en ligne), qui donne des reproductions de diverses œuvres de Calder.

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