Paul Martel - TAF... par Stéphane Bérard
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Il y a ici quelque chose de plus — ou plutôt une martyrologie en moins.
Car il ne s’agit pas de faire monter la mayo militante, d’engréner le camaradesque jusqu’à la grève perlée pour retourner la vapeur. Non. Aucun éthos sacrificiel. Aucun héroïsme ouvrier de commande. Juste un « je » très bien destiné, habité, pas embarrassé de l’esprit de sérieux face à l’ennemi, capable dans le même souffle de rage, d’hilarité, et de vengeance.
Chaque aube recommence à la même peine qu’un laconique SMS reçu la veille au soir, infligera à des milliers de gens très concrètement, recompose l’emploi de la force - enfoncé•es les Romantiques !
Bref, tout l’inverse d’un Robert Linhart. On retrouve bien les silhouettes du
prolétaire anonyme mais vidées cette fois de toute mystique du sacrifice répéte-je.
Pas de « je donnerai mon corps à la cause ». Au contraire : le moins possible au prolétariat, au patronat, au précariat ; le plus possible au quant-à-soi chlag mais bonhomme, à la débrouille sauvage, à l’humanité du refus.
Le livre avance par énoncés de techniques et de ruses, combines, entourloupes, malgré les accès de nerfs et scènes ou dispositifs révoltants — mais toujours tenu, cadré, écrit avec une précision qui empêche toute noyade mélancolique. On rit franchement avec l’auteur parce
qu’il ne transforme jamais la défaite en élégie.
La rage ici reste lucide, explicite, articulée, transmissible.
Et cette rage a un décor : l’intérim, sœur jumelle de la misère. Les boulots de
manœuvre derrière des vitrines de supposé prestige. Il faut monter, déplacer,
démonter, évacuer : des décorum absurdes pour des palaces praticables, des tissus traînés par des silhouettes faméliques, des plateaux télé électoraux, des amas de béton et de câbles suspendus à des plafonniers idiots rendus aux provisoires des échoppes de joailleries quelconques place Vendôme, des chantiers de BTP pharaoniques pour des mobilités douces.
Toute une logistique de sueurs à confirmer par SMS tard la veille pour le lendemain au service du doré et/ou d’eurodance.
Avec donneurs d’ordres, hommes ou femmes, minables, - sous-fifres comme
dit souvent Ritchy Thibault,- distribuant l’absurde avec l’assurance
des médiocres ; réorganisent les flux, optimisent une cadence soi-disant, jouent au management faussement cool : gel dans les cheveux, brosse impeccable, sneakers à colorimétrie débile, chemises entrouvertes sur leur petite marge de pouvoir.
La honte, tangible saisissable.
Mais à mesure que le récit avance, quelque chose se renverse.
Plus ce paysage prend forme, plus un sentiment apparaît : celui d’être vengé·es, par contumace.
Comme si le livre rendait coup pour coup, ce qu’encaisse d’ordinaire la masse des mondes paupérisés.
Sans spoiler quoi que ce soit.