Véronique Pittolo - Casanova par Yves Boudier
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Casanova entre nos mains. Un livre à la couverture rose, un rose toutefois tirant sur le côté chair davantage qu’en référence à la célèbre et défunte bibliothèque de nos enfances. On pourrait penser à une faute de goût, aux effets d’une conception préconçue et caricaturale du personnage, figure confondue à ses conquêtes, à la mièvrerie d’une couleur dite féminine, en l’occurrence à peine mieux servi que notre Dom Juan. Plus encore, car Casanova se serait éteint dans un fauteuil revêtu de cette teinte régence, « ce fauteuil Louis XV, rose, dans lequel il est mort », ainsi que le notait un Philippe Sollers dont la couleur du linceul, elle, nous reste inconnue. Mais, friand des chemins de traverse, je me souviens que « le rose », c’est le fond de teint dont les comédiens se maquillaient et dont je ne doute pas que Casanova s’en para pour paraître dans les salons, aux tables de jeu. Voilà le secret de l’origine du « pot au rose » résolu, niant un pluriel floral injustifié. Il ne nous manque que le « brigadier » et la « boite à sels » pour entrer dans ce théâtre de la séduction, des « mémoires » qui confondent les genres, grammaticaux s’entend. Or, avec Véronique Pittolo, même si son goût joyeux du coq à l’âne est repérable à maintes occasions, nulle confusion toutefois, ni historique, ni littéraire. « Son » Casanova, pour très personnel qu’il soit, ne se perd jamais en amalgames défiant la chronologie ou la lettre même du manuscrit de l’auteur vénitien, rédigé en français au château de Dux dans les dernières années de sa vie. Une fidélité à la lettre du texte, comme un hommage paradoxal et inattendu à l’œuvre d’un homme qui incarna pour se faire légende l’esprit d’un temps que le nôtre ne sait aborder aujourd’hui que par le biais d’images convenues, voire caricaturales, qu’il lui associe quelque peu trop vite. C’est le grand mérite de cette presque biographie que nous propose Véronique Pittolo, « au feu vif d’une lecture personnelle et profonde » pour obéir aux intentions de cette nouvelle collection, évitant dans une langue précise et détendue à la fois -l’humour veille- une surinterprétation étroitement liée à une approche strictement biographique ou à l’inverse, fantasmée.
Qu’apprenons-nous avec ces 142 pages riches des 142 conquêtes attestées de notre homme ? Que le XVIIIe siècle salue en son année 89 le début de la rédaction des Mémoires, sans que la Révolution ne paraisse tourmenter un Casanova, dont Véronique Pittolo nous apprend qu’il était étranger, voire hostile à toute « virtualité », à toute posture distanciée ou à valeur philosophique ou prédictive, sensible à l’inverse aux plaisirs « dont mon âme ne pourrait jouir sans l’entremise de mes sens », écrivait-il. Sans toutefois être insensible aux tourments de son époque, c’est avec élégance et distance que Casanova déroule son âge, se tenant à distance d’une approche philosophique ou politique des mœurs de son temps, soucieux de goûter la vie à travers pulsion scopique et saisie des corps, une érotique mise à l’épreuve de soi dans l’étreinte à la fois des êtres et de la chair consommée des mots qu’est le travail de l’écriture. Ainsi, pour conclure cet essai, Véronique Pittolo ajoute-t-elle : « C’est perturbant, jouissif, anachronique. C’est pour cette raison que j’aime la prose de Casanova ». Nous partageons, l’étreinte est communicative et c’est heureux.