Pâture de vent de Christophe Manon par Yves Boudier

Les Parutions

03 janv.
2019

Pâture de vent de Christophe Manon par Yves Boudier

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Pâture de vent de Christophe Manon

« Il y a légion dans le cœur d’un mortel », pouvait-on lire dans Au nord du futur[1] publié en 2016, un vers extrait alors d’une écriture en poème qui se déploie aujourd’hui dans ce récit en deux temps, sous la forme d’une prose dont la puissante et implacable beauté saisit le lecteur pour le plonger dans l’ambiguïté d’une adhésion sensible au tragique d’une enfance et au presque refus de tant d’images violentes, fascinantes, au point de donner à jouir en silence et dans la honte de non-dits partagés, de ce qui est mis à jour sous nos yeux.

Ce qui touche au cœur dans ce livre tornade tient au paradoxe qui le fonde et le nourrit page à page. Le narrateur se veut d’une inflexible fidélité à sa contradiction originelle, mélange blessé de tricheries et de mensonges assumés en dialectique intime avec un désir non moins puissant de lumière, d’apaisement et de vérité : « […] ma rage reste intacte. Jamais je ne l’abandonnerai ; elle est vitale pour moi, elle est nécessaire à mon écriture, elle me structure et m’aide à me tenir d’aplomb » (p. 100).

Ce choix n’est en rien une posture, si fréquente dans les méandres d’une impudeur souvent feinte et idiosyncratique du récit de soi. Christophe Manon évite ce piège. Il écrit la Chanson du Mal-aimé de notre début de siècle, à ma façon, comme il le souligne dans sa volonté de répondre à ce à quoi il fut investi par son grand-père, devenir écrivain. Cependant, à la différence du poète assassiné, il sait désormais, car l’écriture osée et consommée de ce récit de chair et de sang le lui a imposé plus qu’appris, que son amour « … à la semblance / Du beau Phénix s’il meurt un soir / Le matin voit sa renaissance »[2]. Qu’il y a « beaucoup de grâce sur cette terre malgré toutes les horreurs qui y sont commises » (p. 105).

 

Pour dépasser « le pauvre résumé d’une vie » (p . 39), le récit suit les lignes de force d’une culture biblique dont il reprend les paroles de l’Ecclésiaste, le douloureux vae soli, malheur à l’homme seul !, fragment pourtant jamais cité mais dont le sens gouverne implicitement les entrailles du texte. La question polymorphe du temps qui s’écoule, des failles de l’existence, des chutes et des relèves, des enthousiasmes désillusionnés, des outrages, des « frissons ineffables provoqués par le contact étourdissant de deux épidermes » (p. 84), hante ces pages, qu’elles soient celles de la restitution sans fard de scènes quasi primitives d’une enfance sublimée autant que saccagée ou celles du temps de l’adulte conduisant à une forme de confession qui ne sombre jamais dans une demande de pardon ou d’une rédemption qui effacerait les contradictions génératrices de cette vie violente dont l’enfant grandi ou le fils héritier des siens meurtris témoigne dans cette prise-crise de parole, un long cri qui sourd entre les lignes du livre.

Il y a dans ce récit un athéisme de la grâce, les images contemporaines d’un chemin de Damas ici parcouru les yeux grand-ouverts et un cœur mis à nu par la blessante résolution du conflit entre un vouloir moral et une fidélité à la part maudite dont l’énergie paradoxalement sut tenir la mort à l’écart. Le refus d’un fatalisme donné en pâture jour après jour par le mensonge maternel fondé sur une résignation sociale que le narrateur en conscience douloureuse tente de fuir, permet de détourner le flot destructeur d’une répétition d’autant plus destructrice qu’elle brasse l’histoire impensée d’une immigration familiale et d’une parentèle touchée par la mort prématurée d’un enfant.

 

« Mais faut-il vraiment nous délivrer du mal ? » (p. 102). La réponse n’est pas dans ce livre, même si avec une lucidité à la limite du supportable, Christophe Manon brosse une véritable danse macabre contemporaine qui nous imposerait de penser, plus encore de ressentir, que la question ne se pose pas dans la mesure où l’Histoire apporte la preuve constante de l’éternité du mal. La force de Christophe Manon réside dans ce don intime d’une émouvante générosité qui demande au lecteur de se mettre, avec ses propres failles, à l’épreuve d’aveux sans complaisance ni solipsisme, et qui pense que « l’écriture est une activité solitaire et dégoûtante (…), qu’il faut être absolument dénué de scrupules et de pudeur pour écrire, pour être capable de saisir des phrases de façon authentique, de les déballer et de les jeter sur le papier au regard de tous et de chacun » (p . 103).

Trop tard, c’est fait, ai-je envie de dire, et je n’en sors pas indemne. Certains verront là un lyrisme morbide, pourquoi pas. On peut aussi y découvrir les vertus dessillantes d’une écriture sans formalisme, une écriture incandescente, dont la fièvre et l’exigence de vérité nomment l’angoisse et donnent les conditions de son dépassement, voire de sa disparition.

 

 

[1] Au nord du futur, Nous, 2016.

[2] La chanson du Mal-aimé, Guillaume Apollinaire, 1913.