Éric Clémens - La mort existe pas par François Huglo
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Quand Éric Clémens philosophe rencontre Éric Clémens poète, ils mangent du même pain souvent noir : l’humour. Copines comme cochonnes, philosophie et poésie ne cessent de se charrier l’une l’autre. Chez Prigent, Verheggen, et autres TXTeurs, on appelle ça le carnavalesque. Ou la satura. Volontiers potachiques depuis Rimbaud, Corbière et Jarry, à la différence de telquéliens bon teint, lestés d’esprit de sérieux. Les masques de la mort — « Un mort devient masqué dérobé rire des poussières » — mènent les danses du carnaval, et « démasquer suffit pas faut l’hareng saur sur le carnaval des tronches ». Ou l’art Ensor. Histoire, ajouterait Cros, de « mettre en fureur les gens —graves, graves, graves ».
Carnaval des formes ? Entre deux séquences intitulées « Memento morire », nous passons de la Tragi-comédie (« De la réalité ») à la Nouvelle (« De la fiction ») et à la Face, « clarté du soleil » avec Homère et « nuit des temps » avec Bataille, cités en exergue (« Du réel »). La Tragi-comédie consécutive à la mort du père pourrait être dite ou jouée, sur scène ou à la radio, en vidéo, etc. Si le comique est produit par « du mécanique plaqué sur du vivant », il ne perd rien à la « dépossession mécanique » qui fait de « la mort », du « mort, mon père mort », un « objet régulé ». Car « pas de quoi rire sans rituel ». Où « la vue imaginaire des pans de chemise sur les jambes maigres, peut-être même sans un caleçon, nous hante, ma sœur et moi, jusqu’au fou-rire ». N’arrange rien la « panne du corbillard, durite percée », au cours de laquelle « les mécaniciens officient avec un respect compassé que n’ont pas les croque-morts ». Échantillon du dialogue : « J’ai besoin d’une attestation de la banque. —Mais vous avez son numéro. —Non, je viens de l’effacer. —Je vous le redonne… —Non, vous devez prouver que c’est le sien ». Mais quand il faut fournir un certificat médical, « le Grand Cardiologue, contacté par téléphone, feint de ne pas se souvenir du patient soigné pendant cinq ans, exige demande écrite à son secrétariat pour consultation de dossier et finit par envoyer une attestation datée d’un mois après la mort du père ».
Le titre du livre confère un certain comique, oral et familier, à l’affirmation d’Épicure dans sa lettre à Ménécée : « La mort n’existe ni pour les vivants ni pour les morts ». En approche peut-être le Montaigne du livre 3, « la mort me trouvera plantant mes choux » (mais à celui du livre1 Clémens répond : « apprendre à mourir non si oui apprendre à apprendre (…) à commencer (…) apprendre à naître »), et le sublime détachement de Socrate dans le Phédon. Mais le sublime, chez Clémens, ne sort jamais sans son grotesque.
En écho à Épicure : « si les enfances me barbent / les vieillesses/ me crament / passent leur temps / à mourir / qu’est rien ». Ou : « la mort est invivable s’ils existent les morts pas la mort ». Ou : « Jamais hanté par une mort dissociée des douleurs de l’âge, il répétait à l’envi que mourir n’est rien, que le pénible est de vieillir ». La mort n’est « rien que des A Re, des Re Re et des Reee de bébé », elle « n’existe pas. Sinon comme ce rien trop déterminé dont il avait toujours prétendu s’extirper ». S’extirper = exister. « La naissance comme la mort ne se désintriquent pas de l’existence —sans pour autant la fonder. Encore moins la fasciner et l’obséder. La naissance renvoie au temps informe des lalangues, apprentissages balbutiants, pas encore formation. Ainsi gestation, naissance et agonie, mort s’imposaient certes mais à rebours d’exister —qui s’en arrache ». La « pulsion de mort » n’est « pas un instinct, mais vient d’un abandon à la mort dans la jouissance certes illusoirement illimitée, mais lusoirement ludique ». Et si « les morts pullulent / trépassés tous passés », pourtant ils « ne / sont / pas là / jamais n’existe que le devenir / oui je nie oui / nie le non ».
À bas donc « le cadavéré mis bas », le « commerce du tombeau vide », le « bedeau génuflexion pose à couillon », la « mort coupable la soumission aux curetons à leurs cloisons de confessions ». La caverne de Clémens est « peu platonique », plutôt par glissements phoniques « grotte à gratte grâce au feu accéder aux parois pour tracer dessiner » pour mieux « sortir exister écrire au dehors ». À l’alternative « to be or not to be » répond le devenir : « pas de mort par cela que pas non être sans être sous devenir qui l’excède ».
La mort a partie liée avec la croyance. Réponse à Pascal ? « `y a de croyant qu’en la mort `y a de la mort qu’en y croyant en croyant vivre de sa croyance survivre dès lors dans l’attendant ». Non au pari qui « court sa chance, celle d’un réel impossible à cerner » qu’il « a cru transgresser ». Non « à la tentation littéraire du mélancolique et du nostalgique ». La mort « est rien existe pas mais ta vie persiste poème pensée percée ses gestes à vif l’ironie ». Persiste « Persée vainqueur même pas immortel » de la « mort gorgonesque au regard hagard suffit d’éviter sa focale la vision leurre en miroir ».
Aux scènes tragi-comiques et aux méditations sous forme de monologues intérieurs qui restent des dialogues tournés vers l’extérieur, succèdent des cous de dés formellement mallarméens : sur deux pages, « n’aura ne sera / à jamais lieu et temps hors même », et plus loin : « jamais quand bien même vivant vieux la mort je ne la / saurai / sauverai (…) mais mort sera au pas / inanité / hors de son sort / au déboulé / abolie babbela // je ne vivrai jamais assez vieux pour connaître la mort ». Nous mourrons tous trop jeunes. Plutôt que le pari de Pascal, c’est celui d’Achille. Et c’est plutôt une bonne nouvelle.