Honoré de Balbec par François Huglo

Les Célébrations

Honoré de Balbec par François Huglo

 

 

            C’est à Balbec, dans À l’ombre des jeunes filles en fleurs, que le narrateur croise le baron de Charlus. La scène (un coup de foudre soigneusement dissimulé, au point de crever les yeux) reproduit celle de la rencontre Vautrin-Rubempré, à la fin d’Illusions perdues. Vautrin, alias Jacques Collin, ancien bagnard, truand, toujours actif, chef secret des « Dix Mille », déguisé en Carlos Herrerra, ecclésiastique, initie à la vie sociale un Lucien de Rubempré au bord du suicide, comme les lettres d’Henriette de Mortsauf, dans Le lys dans la vallée, initient Félix de Vandenesse. Chez Proust, la leçon inaugurale donnée par le baron, grand lecteur de Balzac, à celui qui ne deviendra jamais son élève, sera plus tardive. Mais pour Proust et son narrateur comme pour Balzac et ses jeunes premiers à l’usage de lectrices, l’éducation est d’abord assurée par des femmes : la mère et la grand-mère de Marcel, Madame de Berny pour Honoré. Le premier palier de l’ascension de Lucien Chardon vers une condition plus noble est le choix du nom de sa mère, de Rubempré, pour signer ses poèmes et apparaître en société. Le côté de la mère est, pour Balzac et son personnage, celui de l’aristocratie. Tandis que les hommes vaquent aux basses besognes, productives et lucratives, s’y avilissent jusqu’à l’asservissement, elles se préoccupent de pédagogie et d’esthétique, dont les plis sont ceux d’une éthique : leur tenue, celle de leurs enfants, celle de leur maison. Lucien s’élèvera à la fois dans la topographie et dans la hiérarchie d’Angoulême, grâce à Madame de Bargeton. À Paris, il accèdera à « la haute société du Faubourg Saint Germain » qui dans le roman proustien sera celle des Guermantes (la duchesse, la princesse, Gilbert de Saint Loup, le baron), puis comme Rastignac via Delphine Nucingen, épouse du banquier, au pouvoir de l’argent, via Esther Gobseck, fille d’une prostituée nièce de l’usurier. Dans Splendeurs et misères des courtisanes, Vautrin oblige Esther à céder aux avances de Nucingen, amoureux d’elle, pour financer le train de vie de Lucien, dont elle est amoureuse (lui aussi, mais secrètement). Si Lucien devient le proxénète d’Esther, Vautrin est celui de Lucien.

 

            Le récit de l’ascension de Lucien devient celui d’une descente aux enfers. Il montera, grâce à Vautrin, plus haut que Rastignac qui dans Le père Goriot avait repoussé toute proposition de contrat méphistophélique avec l’ancien forçat. Mais les anciennes maîtresses de Lucien, madame de Sérisy et Diane de Maufrigneuse, ne pourront le sauver. Arrêté, emprisonné, il utilisera pour se pendre une cravate qui préfigure peut-être le « suaire de chez Dior » exigé par le « snob » de Boris Vian.

 

Témoin voyeur de la descente aux enfers du baron de Charlus, volontairement flagellé dans un bordel masculin (Le Temps Retrouvé), le narrateur monte au paradis : « ses livres, disposés trois par trois, veillaient comme des anges aux ailes éployées et semblaient, pour celui qui n’était plus, le symbole de sa résurrection » (La Prisonnière). La mort de Bergotte est celle de Proust et, plus largement, celle de l’artiste. Vermeer, par exemple : « C’est ainsi que j’aurais dû écrire », avait dit Bergotte. Il n’y a pas loin d’« Illusions perdues » à « temps perdu ». Balzac et Proust n’enseignent qu’un art à leur lecteur : celui de perdre son temps Seule voie d’une « résurrection » possible. D’un « salut » qui n’a rien de chrétien. La voie reste sociale, même si elle passe par la solitude, condition du passage des vies de Vinteuil, Elstir, Bergotte, à celles des œuvres sevrées de leurs auteurs.

 

            Le sujet balzacien, comme ceux de Molière et de La Fontaine, est personnage d’une « comédie humaine ». Son identité n’est que sociale, et si le narrateur proustien s’édifie négativement, par déceptions successives, ses relations familiales, intellectuelles, amoureuses, sont les pierres nécessaires à cette déconstruction. Il faut que tout s’effondre pour que tout renaisse, et la solitude du romancier n’est que le point de bascule entre la mort d’un monde et sa a réinvention, sa réapparition sur un mode nouveau. Proust et Balzac pourraient s’accorder avec le Marx de la VIème thèse sur Feuerbach : « L’essence humaine n’est pas une abstraction inhérente à l’individu isolé. Dans sa réalité, elle est l’ensemble des rapports sociaux ». De cette thèse, Lucien Sève avait tiré une « théorie de la personnalité », celle-ci prenant forme dans un « emploi du temps ». L’histoire des rapports sociaux serait-elle celle de la lutte des classes ? Peut-être, mais les deux romanciers ne divisent pas la société de la même manière que l’auteur du Capital (dont l’un des modèles, rappelons- le, fut Le chef d’œuvre inconnu de Balzac).

 

 La peau de chagrin est l’une des clés possibles d’une Comédie humaine considérée comme une énergétique. Pathologie de la vie sociale en est une autre, dégageant rétrospectivement le principe même du système. Elle comprend : « Traité des excitants modernes », équivalent balzacien des Paradis artificiels baudelairiens, « Théorie de la démarche » (cf Baudelaire : « Même quand elle marche on dirait qu’elle danse »), et « Physiologie de la toilette », que précède un « Traité de la vie élégante ». Balzac y distingue « trois classes d’êtres créés par les mœurs modernes » : « l’homme qui travaille ; l’homme qui pense ; l’homme qui ne fait rien ». Leur correspondent « trois formes d’existence » : « la vie occupée ; la vie d’artiste ; la vie élégante ». Si « le but de la vie civilisée ou sauvage est le repos », qui « produit le spleen » (Frédéric Schiffter in La berlue identitaire : « Avoir de l’allure, c’est arborer le bon usage de son ennui »), la « vie élégante » est « l’art d’animer le repos », la « perfection de la vie extérieure et matérielle », la « noblesse transportée dans les choses », et « l’art de dépenser ses revenus en homme d’esprit », quels que soient ces revenus, de même que chez Proust la noblesse d’esprit et de cœur est étrangère au formalisme sectaire du Faubourg Saint Germain. « L’artiste est une exception : son oisiveté est un travail et son travail un repos ». Il « vit comme il veut, ou… comme il peut », est « élégant et négligé tour à tour ». Pour Balzac comme pour Proust, l’artiste est essentiellement original : « Il a une élégance et une vie à lui (…) Autant d’artistes, autant de vies caractérisées par des idées neuves ». De même, « on connaît l’esprit d’une maîtresse de maison en franchissant le seuil de sa porte ». Balzac rejoint Castiglione qui, dans Le livre du courtisan (1528) définissait la sprezzatura comme art de fuir l’affectation et de cacher l’artifice par la nonchalance, le « vrai art » étant « celui qui ne semble être art ». Balzac : « L’effet le plus essentiel de l’élégance est de cacher les moyens ». Revoilà le jésuite Gracián : l’art de l’apparence est d’abord un art de la discrétion.