Frédéric Schiffter – La berlue identitaire par François Huglo
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Précieux antidote et mets de choix, un livre d’excellente compagnie nous invite et nous aide à fuir les meutes, et d’abord celles qui persisteraient à vociférer en nous-mêmes. Celles que Jean Cassou appelait « Légion » et Georges Brassens « le pluriel ». Car toutes les servitudes volontaires reposent sur une « berlue » : l’identité. « Quiconque prétend que derrière les apparences de son moi se tiendrait son moi intime, essentiel, souffre d’une hallucination ». Même le moi « profond » de Proust est fait d’intermittences, le narrateur est médiateur vers Combray, Swann, Balbec, et recompose « son expérience du monde dans la présence des autres ». À l’« autre moi » proustien, Frédéric Schiffter répond avec Montaigne, livre II, De l’inconstance de nos actions : « Nous sommes tout de lopins, et d’une contexture si informe et diverse que chaque pièce, chaque moment, fait son jeu. Et se trouve autant de différence de nous à nous-mêmes que de nous à autrui ». Jugeant « quelconque » leur « identité sociale », Quichotte et Bovary se forgent « un double magnifié ». Cervantes et Flaubert formulent une même « vérité romanesque », dirait René Girard, celle du même mensonge d’un « moi authentique » refoulé par « le moi social » (et que dire de Rousseau ?!). Schiffter parle de « cristallisation narcissique », procédant « d’un mépris de son identité réelle qui n’est que sociale », mais ne pouvant « faire l’économie d’une publicité ». Le regard de la société » lui est, en effet, nécessaire, pour « authentifier » le « moi fantasmé ».
Comment, dès lors, interpréter le « connais-toi toi-même » ? Cherchant l’intimité de son moi, Hume « bute toujours sur une perception particulière (…). Je ne peux jamais me saisir, moi, en aucun moment sans une perception et je ne peux rien observer que la perception ». Montaigne se perçoit contradictoirement : « C’est que je me regarde diversement (…) quiconque s’étudie bien attentivement trouve en soi, voire et en son jugement même, cette volubilité et discordance ». Socrate lui-même échoue à se fixer une identité. Ce qu’il apprend de son moi vient « des autres qui eux-mêmes l’apprennent en écoutant la Pythie ». Médiations de médiations. Stoïciens et épicuriens ne sont-ils pas atteints « de donquichottisme et de bovarysme » ? Un « moi sans affects » est-il « un dieu pami les mortels », ou un cadavre ? Quelle différence ? À cette « auto-cristallisation » du « Sage » autoproclamé, Montaigne répond : « À quoi faire ces pointes élevées par la philosophie sur lesquelles aucun être humain ne se peut rasseoir et ces règles qui excèdent notre usage et notre force ? ». Et l’Ecclésiaste : « Ne vous adonnez pas trop à la sagesse ; pourquoi vous exposer au ridicule ? »
La « cristallisation narcissique » devient « négative » en désignant un bouc émissaire. Le « moi de préfecture » conféré par la carte d’identité ne suffit pas à l’identitaire qui se rêve enraciné « de souche ». Il perçoit l’égalité juridique entre autochtones et Français « de papiers » comme une « insécurité ontologique », et l’immigration comme une invasion, une submersion. Sa France est une abstraction, comme l’Homme en soi platonicien, qui ne peut être une femme. L’historien, le géographe, pourraient lui répondre avec Montaigne : « Je ne peins pas l’être, je peins le passage », de même qu’ils laisseraient la Démocratie en soi « aux philosophes, aux doctrinaires, aux idéologues, aux militants ». Essentialiste, l’identitaire ignore l’histoire. Pour elle comme pour Fernand Braudel, « pas de destin national, mais des conjonctures mondiales (…), pas de grands hommes mais des individualités » qui saisissent « des moments opportuns ». Pas de peuples, mais « des groupes ethniques métissés de gré ou de force ». Pastichant Stendhal Schiffter décrit la cristallisation négative comme « l’opération de l’imagination qui tire de préjugés, renforcés à présent par la rumeur des gazettes, la conviction que l’immigré est le Mal ». Autre forme de berlue narcissique, celle de Sancho Pança mène à un « suivisme de masse ». Elle consiste « à laisser quelqu’un, qui exerce un ascendant sur nous, flatter le désir que nous éprouvons d’incarner un moi plus avantageux que celui de notre identité sociale ». Dupont la joie se prend pour Charles Martel, mon beauf pour Jeanne d’Arc. Mais sur quel critère un ministre de l’identité nationale peut-il « délivrer des certificats d’authenticité française » ? « Farce courtelinesque ». L’esprit français ne peut être identifié « que par un corpus, celui de la littérature ». Or, le président identitaire inspiré par Patrick Buisson s’avouait incapable de lire La Princesse de Clèves et de comprendre « les "Roujon-Macquart" (sic) ». Il confondait « la langue de Molière » et celles de Michel Audiard, des éditorialistes de la télévision, ou comme l'un de ses proches, celle des boutiques Zadig et Voltaire.
Ignorant ceux qui « ont donné un sens à l’idée d’une culture française », l’identitaire « s’interdit de facto d’éprouver bien qu’il s’en vante le sentiment d’appartenir à la France ». Schiffter rappelle que « les verbes latins legere et eligere, llire et choisir, se sont fondus l’un dans l’autre pour donner le terme elegantia ». Il conclut : « L’élégance que cultive l’honnête homme consiste, grâce à son choix de lectures majeures et éclairantes, à se tenir à distance d’un troupeau obsédé par ses prétendues coutumes et valeurs ». L’identitaire refuse l’individualité introduite au Moyen Âge par Guillaume d’Occam et Abélard, avant d’être exaltée aux seizième et dix-septième siècles par Giordano Bruno, Galilée, John Donne. Baldassare Castiglione et Baltasar Gracián « promeuvent une ontologie des apparences et une esthétique de l’existence », qui exigent discernement, sens des occasions, et « la manière en tout », qui pour Gracián définit le naturel de l’homme distingué. Celui-ci « ne s’impose dans une compagnie que par le style qu’il confère à sa personne ». Auréolé du sérieux des majuscules (Progrès, Justice, Peuple), le militant « correspond à ce que Kierkegaard appelle l’homme du "stade éthique", par opposition à l’"esthéticien" qui conjugue le nonchaloir avec ses plaisirs ». Motivé, investi, impliqué, le « salarié zélé », comme le militant, manque de personnalité. Il compense un « sentiment d’insuffisance sociale » en collant aux stéréotypes en vigueur dans un groupe. De même, le « communautaire » qui parle de fraternité, de sororité, au sein « d’une tribu si possible menacée, opprimée, marginalisée ». Montaigne encore : « Je me prête à autrui mais ne me donne qu’à moi-même ». La cultura animi cicéronienne anticipe le jardin de Candide. À l’imitation d’un personnage de fiction, à l’ambition politique impliquant « de frayer avec des sujets désireux de dominer et, pire, d’obéir », à l’idéal du surhomme nietzschéen, elle préfère l’aspiration de Nicolás Gómez Dávila à « vivre avec lucidité une vie calme, simple, discrète, au milieu de livres intelligents, en aimant quelques personnes choisies ». Misanthrope, Frédéric Schiffter ? Disons plutôt qu’il incarne la synthèse nécessaire, et même vitale, entre deux amis : Alceste et Philinte.