Nicole Caligaris - Le Gogol par Anne Malaprade
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Gogol, ou le vertige des signes : soit un nom commun riche de deux significations — un nombre entier dont la représentation décimale s’écrit avec un chiffre suivi de cent zéros , un fou — et un nom propre (l’auteur de la nouvelle Le Manteau publié en 1843) que Nicole Caligalis fore dans un roman précédé de la citation d’Andreï Biély : « Il ne peut y avoir de littérature authentique qu’à la condition que ce ne soient pas des fonctionnaires consciencieux et bien-pensants qui la fassent, mais des fous… ». L’auteur des Carnets d’un toqué (1922) donne le ton : ce qui se joue ici est l’aventure d’une langue qui, par sa forme et son audace, vise à attaquer un certain nombre de forces sournoises qui veulent réduire nos libertés de conscience et de mouvement. Ce qui se joue aussi, ce sont aussi les mésaventures d’un texte qui parle depuis d’autres textes, notamment ceux de la littérature russe du dix-neuvième siècle, mais aussi du Colonel Chabert de Balzac.
Dans la nouvelle fantastique de Gogol, qui se passe à Saint-Pétersbourg, il est question d’un modeste fonctionnaire, Akaki : réalisant que son manteau est usé, il économise pour en acheter un nouveau. Obsédé par ce projet qu’il parvient enfin à réaliser, il se fait voler son manteau neuf. Désespéré, il meurt. Son fantôme se venge alors en dérobant les manteaux d’autres individus. Le roman de Nicole Caligaris met en scène (il a effectivement quelque chose de très théâtral, puisqu’il est composé de longs monologues entrecoupés de très brèves phrases de récit) un gogol lui-même affublé d’un manteau visiblement bien trop lourd (symboliquement au moins !) pour lui. Dans un café, il apostrophe le barman, et surtout une femme d’un certain âge, qu’il prend pour une juge : c’est le début d’un long récit gueulé qui se révèle une confession riche de multiples digressions. Les propos de ce gogol sont parfois raisonnés, parfois délirants, ils basculent souvent du registre réaliste au registre fantastique. Paranoïaque, notre gogol se croit et se sent accusé, jugé, mis en posture de répondre de la possession d’un vêtement qu’il porte, transporte, déporte. Que se cache-t-il « sous » le manteau ? Que révèle cette logorrhée verbale, qui nous introduit dans un univers aussi sombre que labyrinthique ? J’ai en tout cas pensé tour à tour à La Chute de Camus et au Bavard de Louis-René des Forêt.
Ce qui fait roman, ici, c’est aussi le travail, par les mots et la structure narrative, sur le temps : le motif du manteau ouvre en effet à une temporalité ouverte et discontinue. De même que l’inconscient ne connaît pas le temps, notre gogol voyage dans des époques antérieures, superpose dans son récit différentes strates temporelles, dans une chronologie non fléchée qui se fiche des dates et des cohérences de nos calendriers. Mais notre gogol et la femme qui reçoit — malgré elle — cette confession nous parlent aussi de notre temps, et de la novlangue, par exemple, qui l’aliène et le fige. Pourquoi, par exemple, sommes-nous saturés de l’exigence de projets de toutes sortes ? Pourquoi sommes-nous bombardés du verbe impacter ?
De manière ô combien pertinente, ce texte, justement, en finit avec le projet, fidèle en cela au Georges Bataille de L’Expérience intérieure : « Je forme le projet d’en finir avec le projet ». Il met au point un dispositif narratif qui déjoue, en tout cas, nos horizons classiques de lecture et d’interprétation. Et par là, plutôt que de raconter, d’expliquer, d’éclairer, d’interpréter, ce roman fait quelque chose, nous fait quelque chose : il nous aide à « faire le point » sur, à changer notre regard sur la langue et ses fous, mais aussi sur les fous de la langue que sont certains écrivains. Que et quoi faire quand toutes les significations nous sont retirées ? Comment faire tenir debout le monde ? Comment payer quand personne ne reconnaît plus le billet qu’on offre ? Comment s’habiller quand les manteaux ne protègent plus de rien, ni du froid, ni des regards suspicieux ? Le constat final est sans appel : « Il reste des manques, Madame le juge. Il reste toujours des manques, disait le gogol. […] J’ai pris ce manteau, c’est vrai, disait le gogol, à moitié tourné vers le bar, à moitié tourné vers moi. Et je serais bien en peine si je devais expliquer ce qui m’avait pris, moi, à ce moment-là. » Comment laisser tomber les histoires ? Comment mettre à distance ces histoires qui nous persécutent ? On n’en finira pas… Et cette fois, je pense à Fin de partie de Beckett : « La fin est dans le commencement et cependant on continue. »