In/Fractus d'Angela Lugrin par Anne Malaprade

Les Parutions

24 juin
2019

In/Fractus d'Angela Lugrin par Anne Malaprade

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Infarctus — mot latin et terme savant pour dire angine de poitrine. Infractus, néologisme d’inspiration latine d’un emploi populaire pour exprimer combien l’effraction du réel nous brise aussi intérieurement, et fait surgir des souvenirs enfouis dans la mémoire du corps, véritable bibliothèque intime d’images puzzle. Ici, c’est l’accident cardiaque de son frère qui vient bouleverser le cours d’une journée d’Angela Lugrin. Une artère bouchée dans le corps du frère médecin, et c’est tout le réel qui s’emballe : un passé fragmentaire réapparaît, faisant dévier la flèche temporelle du quotidien. Angela Lugrin narre une autre « journée particulière » que celle du drame d’Ettore Scola : elle est scandée par trente-et-une vignettes qui racontent « vingt-quatre heures de la vie d’une femme », ou plutôt des vies d’une femme, tour à tour sœur, mère, fille de, belle-sœur, enseignante, adolescente voyageuse, baroudeuse, enfant turbulente, chanteuse, contemplatrice ou encore lectrice. La première vignette s’ouvre, à 6h30, sur l’annonce de l’infarctus du frère tant aimé. La dernière signale qu’un tour du cadran a bien été accompli, et que la vie tendue vers le futur peut se déployer : il est de nouveau 6h30, mais cette fois « C’est une belle journée qui commence » et un très beau livre qui s’achève.

La langue d’Angela Lugrin est magnifique, simple et posée, ténue et affirmée, comme sont magnifiques les personnages dont elle esquisse les traits, les gestes, les épreuves et les parcours. Le père, la mère, les grands-parents, les premiers amants, le compagnon, les élèves, les collègues, les enfants : autant d’êtres qui, malmenés ou broyés par la vie, sont touchés par une forme de grâce qui n’a rien de religieux ni de transcendant. Êtres exemplaires dont les maladresses, les failles et les blessures, les volontés plus ou moins blessées n’enferment pourtant jamais dans un statut de victime ou de bouc-émissaire. La souffrance et les échecs, la maladie mentale et la toxicomanie, la solitude et la marginalité, le travail et l’usure, la solitude et les choix radicaux déterminent, certes, mais n’enferment ni ne figent ces admirables vies minuscules. Tous ont un tel désir de liberté, et se caractérisent par un détermination à ce point affirmée qu’ils réussissent à faire de leur existence une expérience parfois effarante-effrayante, mais toujours unique : un diamant noir et artisanal, une création noire et nécessaire qui témoigne d’une dignité que rien ni personne ne peut le leur voler.

Attention aux êtres, aux choses, aux animaux. Tension, aussi, vers la langue de certains écrivains, qu’Angela Lugrin laisse résonner, chanter (elle est aussi chanteuse et accordéoniste dans le groupe punk Julie Colère) et divaguer en chacun de nous : et notamment en ces enfants, en ces ignorants, en ces vivants muets et taiseux que nous tenons cachés ou enfouis dans nos mémoires affectives. Il suffit d’une phrase de Molière par exemple — « Le petit chat est mort » — pour que nous nous perdions dans la perte de ce que déploie cette phrase elle-même éperdue en nous.  « Et si le petit chat est mort était seulement littéralement la loi brutale des hommes, la solitude pleine d’effroi qui pénètre violemment le regard d’une enfant assise sur une marche au moment où ses parents se séparent, celui d’une jeune femme devant l’étrangeté du désir, celui de l’élève devant un professeur soudain vieilli, soudain parfaitement seul ? » Mais on retrouve aussi Quignard — « Qui a le courage de se rendre au bout du monde de la tristesse ? La musique », Bonnefoy  — « Je dédie ce livre à l’improbable, c’est-à-dire à ce qui est », les paroles des chansons des Bérus — « Vivre libre ou mourir. Et quelle société ? Pour les enragés. Et quelle société ? Pour les gueules cassées. Pour les têtes brûlées. Pour les agités. Pour les pieds nickelés ? Quelle société ? Pour les béruriers. Pour les défoncés. Pour les détraqués ? »,  Duras — « Ernesto, c’était à la fois Dieu et pas Dieu, la passion de vivre et celle de mourir », Rousseau — « je me mis à rêver plus à mon aise en pensant que j’étais là dans un refuge ignoré de tout l’univers où les persécuteurs ne me déterreraient pas », Hugo — « Ce n’était pas un enfant, ce n’était pas un homme, c’était un étrange gamin fée », Racine — « Soleil, je te viens voir pour la dernière fois », Rimbaud — « Mais, vrai, j’ai trop pleuré ! Les Aubes sont navrantes »… Et puis les mots d’un grand-père consignés sur un cahier d’écolier alors qu’il était soldat sur le front, la rédaction de Bahiya qui apprivoise le métier de vivre, le texto d’un frère qui s’adresse à une « petite sœur des pauvres ». De ces pauvres qui, effectivement démunis, trouvent en eux et dans ce monde immanent des appuis pour traverser le désert, et savoir y reconnaître des sources invisibles.