Éric Houser, Déplacer un peu le temps par Anne Malaprade

Les Parutions

31 mai
2024

Éric Houser, Déplacer un peu le temps par Anne Malaprade

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Éric Houser, Déplacer un peu le temps

 

 

            Ignorante, je pensais que le terme « amusie » avait été inventé par Eric Houser. J’imaginais un néologisme signifiant que les muses pouvaient bouder certaines oreilles, pour ne se consacrer qu’à des génies enthousiastes. Mais non, l’amusie existe bien, et désigne l’état de celui qui est privé de musique : c’est une pathologie qui manifeste une forme de surdité particulière, celle qui rend impossible au sujet de reproduire ou de reconnaître une mélodie musicale. Autant dire qu’il vaut mieux ne pas être amusique quand on compose et quand on écoute de la musique, mais, aussi, quand on lit, écrit, lit ou déclame (verbe trop poseur pour aujourd’hui) de la poésie ! De l’amusie à l’uphonie*, terme ultime du recueil, quel voyage dans le temps amoureux nous propose donc Eric Houser ? De quoi est faite l’inspiration érotico-poétique, si « Muse est le nom d’un phénomène/susceptible de tourner,/de … s’effriter, s’évaporer./De tomber. » ?

            Eric Houser a eu une formation « juridique, musicale et psychanalytique », précise la quatrième de couverture de ce livre bicolore, qui souffle le chaud et le désir, le printemps et la vie, la légèreté et la grâce, en associant un rose à un rouge comme seuls certains coloristes osent le faire. Il s’y connaît donc en lois de toutes sortes : celles qu’on rédige dans le droit, celles qu’on vérifie dans la musique, et, bien sûr, celles qu’on découvre par l’écoute de l’inconscient. Ici, de même qu’il « déplace un peu le temps » (et tout est dans la précision humble et mesurée du « un peu ») — depuis le passé vers le présent ? d’hier à aujourd’hui ? de là-bas à ici ?  — , l’écrivain déplace, un peu, la loi poétique, sans oublier son caractère prescriptif (l’un des poèmes est un « sonnet » dont les règles sont effectivement « un peu » bousculées), musical et métaphysique (puisque c’est aussi « un peu » de l’inconscient que le poème fait entendre et voir : lapsus, actes manqués, ratages de toutes sortes sont ici racontés de manière quasi burlesque). Déplace sans dépasser. Déplace pour placer autrement, ailleurs, de manière oblique, quelque chose qui contraint et libère tout à la fois : le temps dont on se souvient, qu’on oublie, qu’on sélectionne, qu’on tord pour le réinventer.

            Les poèmes ici rassemblés sont pour certains anciens : « Song », par exemple, date de 2013. Ils se sont alors déplacés dans le temps, car actualisés, revus, redéployés à la lumière d’un présent qui voudrait ne pas tout à fait oublier ce que le passé inscrit dans une vie, et que l’habitude et l’efficacité ont tendance à étouffer. Je me demande, aussi, de quelle teneur est « le temps » qu’évoque le titre : est-ce le temps des horloges, celui d’une durée intérieure, un temps métaphysique ? C’est en tout cas une temporalité qui est très souvent liée à des circonstances amoureuses. Comment rencontre-t-on une femme ? Comment tombe-t-on amoureux de sa personne ? Comment fait-on avec son refus, son éloignement, son incertitude ? Les poèmes racontent, dédramatisent, font sourire le lecteur. Après tout, se prendre un râteau, c’est aussi se retrouver muni d’un instrument qui permet de cultiver son jardin.

Eric Houser est drôlement distant avec lui-même. Il se moque, gentiment, de ses élans et du politiquement et psychanalytiquement correct. En résultent des vers légers et têtus, qui avancent par pirouettes et détours. Une langue française, aussi, qui se déplace du côté de l’italien et de l’anglais, qui ont ici toute leur place. Quelque chose de doux et de nonchalant émane souvent de ces poèmes, qui célèbrent le pouvoir qu’a l’autre de nous faire exister au monde : « sans toi presque sans moi car sans toi je n’y suis pas ». Eric Houser est en tout cas un « homme qui aim[e] les femmes » (Truffaut) et les rencontres, les langues et les paysages, les étrangères et les bretonnes. Fétichiste, il admire certaines parties du corps (jambes, cheveux, chevilles, bouches…), les célèbre, regrette qu’elles soient parfois plus vite cachées que découvertes. Glaneur, il prélève certains mots qu’il observe, écoute et assemble dans un livre-puzzle vérifiant que la main, quelle qu’elle soit, sait toujours ce qu’elle saisit et enlève à la confusion des sentiments et des mémoires.



* Autre nom commun que je ne connaissais pas et qui désigne le stage ultime de l’utopie du langage !

 

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