Véronique Vassiliou, Mû par Anne Malaprade

Les Parutions

25 oct.
2021

Véronique Vassiliou, Mû par Anne Malaprade

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Véronique Vassiliou, Mû

Drôle de mot que ce , signe son, monosyllabe insolent dont le sens échappe. Isolé sur la page, hors phrase, hors texte, hors proposition, le titre devient un terme étrange, un cri éclat qui sonne japonais (« Sur la tombe de Yasujiro Ozu, est inscrit le signe [mu] : non existence ou rien », p. 142), voire grec. Reprenons nos esprits et réintégrons nos corps : « mû » est avant tout la forme du participe passé du verbe mouvoir. Quelque chose, quelqu’un, du masculin, du neutre peut-être, bouge, est bougé, va bouger, est sur le point de bouger, s’apprête à bouger, a été bougé. Et tout le livre s’efforce d’observer et de saisir cette mise en mouvement généralisée : une impulsion qui touche les êtres, les choses, les lieux, les formes, les représentations, et jusqu’à la langue, sa disposition comme son invention.

 

Vassiliou déporte l’expérience sur une terre plus extra que terrestre. Il y a quelque chose du monde parallèle, de la science fiction, de l’ignorance fiction dans l’aventure qu’elle raconte avec ses mots et ceux des autres. prélève des voix et des témoignages hétéroclites et déclassés. Les compile, les métamorphose, les monte. On est un peu au cinéma, un peu au théâtre, un peu en littérature, entre amis et compagnons, avec les morts et les vivants, les perdus et les retrouvés, les exilés, les fugueurs, les déracinés, les explorateurs, les petits poucets, Corto Maltese et pas mal d’autres rêveurs. On écoute la radio et on se promène sur Internet, on se plonge dans des bandes-dessinées et on s’enfonce dans la forêt. On recueille le témoignage de ses amis, on le réécrit, on le poursuit, on l’embrasse, on le tisse. On bricole et on tente avec le traitement de textes de son ordinateur : des schémas, des listes, des plans, des dessins. La biblio-médiathèque dans laquelle Vassiliou se promène est sonore et livresque. On y entend des sons, des musiques, des voix, des dialogues, des témoignages, des citations. Vassiliou pioche dans les livres, sur la toile, dans sa mémoire (la note 77, nonchalante, indique « Montaigne, quelque part »). Elle emprunte à son plombier, à ses amis, aux philosophes (Aristote, deux fois cité, Cyrano de Bergerac, Bergson), aux poètes (Lautréamont, Rilke, Bachman, Stein, Bonnefoy, Hocquard), aux romanciers (Gide, Giono), aux cinéastes (Boorman, Godard, Ozu, Marker, Rouch), aux dramaturges (Brecht) sans s’oublier ! Citations et autocitations, collages et bricolages, croquis et planches : dans l’atelier Vassiliou le crayon et l’ordinateur, la colle et le clavier, l’œil et l’oreille collaborent activement.

 

Et ce qui est mû, soit ému, bouleversé, chamboulé, retourné, en tout cas revisité, c’est la page elle-même. Cette dernière réinvente son espace, une nouvelle quadrature du cercle/cerce. La partition entre texte (principal) et notes (en bas de page) est obsolète. Désormais, les deux types d’écrits dialoguent, et figurent en miroir l’un par rapport à l’autre. Le premier en romain, le second en italique, et selon des polices de caractère différentes. Une partition — musicale cette fois —, dans laquelle le dessin, le croquis, ou encore la carte mentale sont intégrés, naît sous nos yeux. Yeux parfois mis à mal : je n’ai pas réussi à déchiffrer le sommaire, au sein duquel le texte est microscopique. Mais j’y ai deviné le dessin d’une explosion, d’une pieuvre-araignée peut-être : Vassiliou compose de la poésie fiction qui nous demande, à nous aussi, de prendre le large, d’aller vers l’horizon, de quitter nos habitudes de lecteurs pépères. « Bon alors on part ? On part ». Ce début quasi beckettien  — il fait écho à la fin d’En attendant Godot, « Alors on y va ? » « Allons-y » — nous conduit à fréquenter une langue étrange et renouvelée. « Cerce », « cerceur », « cercéroïpède », « station Gyro » : autant de termes familiers (« cerce » appartient au vocabulaire spécialisé de l’architecture, le préfixe « gyro » sert à former des mots en rapport avec la rotation) qui nous accueillent et nous déportent vers un cercle « approximatif » (p. 17), ou un « ensemble aux contours hésitants » (p. 79). Ce dernier, mobile, passe de « station » en « station ». Le voyage consiste en tours et détours, en demi-tours aussi. Ça tourne, ça virevolte, ça révolutionne. Voyage dans l’espace, voyage vers la lune, on décolle sans jamais vraiment atterrir. Puisque « les nuages ont toujours l’air de partir quelque part » (p. 19), imaginons un ailleurs qui participe autant de la dérivation que de la lévitation.

 

refermé, on a un peu la tête qui tourne. On a en tout cas accepté qu’il fallait beaucoup se perdre avant de retrouver quelque chose ou quelqu’un. D’ailleurs le voyage n’est en rien terminé. Les dernières pages du livre proposent en effet une série de « pistes » dont la dernière n’est pas la moins suprenante. « Cet ouvrage a fait l’objet d’une extension sur toile à broder ». La toile, c’est du tissu, c’est du texte, c’est internet, c’est hier et c’est aujourd’hui. Ce sera encore sans doute demain. On n’a pas fini de circuler et de créer d’autres modalités de déplacement, puisqu’il faut bien vivre et se laisser déporter… vers d’autres livres, d’autres stations, d’autres espaces-temps, minimalistes aussi bien qu’épiques.

 

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