Denise Le Dantec - Comment entre la lumière par Michaël Bishop
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Un recueil foisonnant de petites richesses, fourmillant de petits étonnements. Et ainsi, après Ô châteaux (2023), La poésie est sur la table (2023), Aussi bas que les fleurs (2024), Scum, un rêve (2024) et Rosa (2025, tout change tout en offrant les mêmes énergies et multiplicités. Le poème toujours ce site d’infini, de mouvement, de cascadante (auto-)découverte. Puisant dans les oubliés, attentif aux surgissements, aux immédiatetés, aux impulsions. La liberté avec ses n’importe-quoi-et-comment, ses inlassables spontanéités, voici ce qui murmure ou crie partout le pourquoi du geste de Denise le Dantec, geste d’auto-auscultation certes inachevable, fuyant toute contrainte, toute règle, toute imposition externe. Et ceci sans orgueil, sans prétention totalisante ou fixement esthétisante, le sens et le beau de l’être comme du faire trop vaste pour somnoler dans quelque définitivité lexicale ou graphique. Même si l’art de cette poésie accueille le petit trésor que sont chaque bribe, chaque syllabe, chaque son, fioriture, image, il procède sans glorification ; simplement avec gratitude. L’entrée de la lumière dans ce que l’on est, ce que l’on fait, le poème ne l’explique pas, mais ouvre ses bras, les bras de ce qu’il finira par s’avérer. Sa fable, c’est-à-dire, son ‘improbable’ (dirait Bonnefoy) et imprévisible lueur ou éclat pourtant inachevable, car à jamais recommençable d’un mot-vers-livre à l’autre.
Comment entre la lumière offre deux volets, le premier composé de 22 longs poèmes, de longueur pourtant assez variée, formés d’habitude de vers de longueur également variée (7-13 syllabes) ; le deuxième, une longue série de poèmes non titrés, librement inscrits-conçus, sans la relative cohésion du premier volet, mais fondés sur les mêmes principes : liberté, spontanéité, vastitude descriptive, imaginative, interrogative, accueil, provocation et naturel. Ceci sans aucune insistance sur les dimensions métriques ou musicales du poème, à moins qu’on n’exclue dans le premier volet, la pourtant haute pertinence de 1. la fréquence de l’anaphore tu es où on lit la souriante ironie d’un être émergeant de son silence, et 2. les ruisselantes rythmiques d’une parole à roue libre, leur fusionnante force, leurs étonnantes ruptures, leur jaillissantes urgences. Mais, manifestement, c’est ici que la poète affirme cet infini au cœur de la voix intérieure se dégorgeant dans le texte, impulsive, énergisant, se réénergisant, vidée de toute explication gluante, réductrice ou totalisante, sens et art offerts au-delà de toute équation, toute représentation autre que celle que l’on lit sur la page, texte et blancheur.
Voici un extrait du poème X du premier volet : ‘Tu n’es pas fille de Cassiopée / Tu ne chevauches pas les étoiles / Tu n’es pas un grain dans l’œil de la galaxie / Tu ne nourris pas les poulets en robe de bal / Ta chatte ne provoque pas des crac-crac d’oisillon cru / Tu n’apprends pas des puces comment sauter / Ni des poules comment courir / Ni des pavots comment dormir / Tu n’es ni la guêpe pompile / Ni le cynips de l’églantier / Tu n’apprivoises pas un hanneton / Tu ne promènes pas ton chat au crépuscule / Ton ‘je’ n’est ni kénotique / Ni anaphorique / Ni hyperbolique / Ni allégorique / … ‘ (35-6). Bien des choses ici pour nous plaire : le négatif du tu es, qui enrichit le débat du faire et de l’être en invertissant les pôles ; la fantaisie de l’imaginaire ledantecien ; l’ampleur de la conscience qui l’autorise ; le je du poème/de la poète, d’ailleurs presque invisible ici, tu, mis implicitement en doute, donc ouvert, secret, sans catégorisation, tout en n’en reniant nullement l’insituable pertinence de l’ínscription-méditation de ce doute, de cet indéterminable, de ce je tu ; celle-ci, d’ailleurs, cette inscription, sans fin, jamais tue, car sautant toute tentation de voir le monde comme vide, nul, mais plutôt ce don qui ne finira jamais de chuchoter-proclamer-chanter la plénitude d’un être-là, parmi, avec.
Et le petit poème qui suit, venant du deuxième volet, ne cesse de multiplier, dans sa différence modale, les invitations à y voir un esprit, particulier, très, fatalement unique en effet, occupé à puiser dans ce qui est ses miroitements multitudinaires et les infinis angles d’approche et de manœuvre qui s’offrent à celle qui voit, écoute, médite et écrit : ‘Tout était intact, frais, entier / avec une césure médiane / une fente tectonique / comme celle du désir / Vé nus / Ro sée / Hum ide / Mouil lée / ……………………………. / / (Belle matinée. Du vent.)’ (110). Le poème, comme notre expérience-conception du monde, un minimum, un moment, et, simultanément, une immensité, ou comprise, vécue, ou implicite dans ses insaisissables ; la question du sens (du poème/monde) toujours s’ouvrant, d’un côté manque (l’incompris, l’incertain de son quoi-comment-pourquoi), de l’autre désir (vision, rêve, possible, à-venir, hasard) ; l’affirmation d’un hic et nunc, cette expérience étrange mais incontournable, incontestable, d’une présence-au-monde, aux choses qui sont, brièvement et continûment ; la beauté, le puzzle et le défi-désir de celles-ci. Et, implicitement – c’est le poème qui la parle, dans chaque fragment de signe –, une infaillible gratitude.
Une fois de plus, cette voix profonde, sans fond, d’une de nos grand.e.s poètes contemporain.e.s.