Laurent Fourcaut, n’étaient messieurs les bêtes, (2) par Michaël Bishop

Les Parutions

29 sept.
2023

Laurent Fourcaut, n’étaient messieurs les bêtes, (2) par Michaël Bishop

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Laurent Fourcaut, n’étaient messieurs les bêtes, (2)

‘Sonnets désobligeants’ nous déclare le sous-titre de ce dernier recueil de Laurent Fourcaut. Celui qui désoblige cherche à contrecarrer, contredire, contrarier, tout en (s’)attristant, (se) chagrinant. Il est contre, tout en n’aimant pas trop être contre. Son désir, il est vrai, choisissant le sonnet qui (se) disloque, (se) déstabilise, (se) défigure, prend ses distances avec l’élégance formelle, la mesure, l’harmonie ; et pourtant satiriser, accuser, ironiser vise toujours – c’est son sous-bassement – un sens, une rectification, un amendement social, affectif, ontologique même quelque part. Au-delà, me semble-t-il, de ce ‘contre-monde’, dont a parlé récemment Fourcaut au sujet de l’œuvre de Christian Prigent, quoique frôlant un désespoir implicite face à tout ce que l’humain pourrait faire et être, ayant, selon les apparences, manqué son affaire. Entrent en scène ici les bêtes, ces vrais messieurs, rêvées dans leur innocence, leur noblesse, leur grâce, leur environnement autrefois édénique, aujourd’hui menacé par l’inconscience, l’avidité, l’oubli du beau, de l’amour.

Ceci dit, comme dit le poème Pullulement (58), ce compositeur de sonnets crispés-spirituels, acerbes-gais qu’est Fourcaut – et pas pour la première fois : on lira Or le réel est là (2017) ou Dedans dehors (2021) – et on n’oubliera la chaleureuse appréciation de l’œuvre de Dominique Fourcade – tente au cœur même de ses insatisfactions et déplaisances de faire comme aurait fait Bach, ‘lis[ant]’, ‘écriv[ant]’, musiquant à sa guise. Et surtout riant, souriant, mais au sein d’un poïein désaxé-désaxant, créant du neuf, sautant par-dessus la barrière des difformités et mochetés de l’observé et du senti, pour installer les drapeaux et oriflammes d’une poésie, refuge et blason, d’un possible, d’un faire où, comme disait Francis Ponge, l’objet se mue en objeu, en objoie même; l’absence en ce que Gérard Titus-Carmel nomme ‘ma présence au monde’.

Dans un livre de Jean-Paul Michel, Autant de voies espérées possibles d’une sortie de la stupeur, qui paraît au même moment que n’étaient messieurs les bêtes, le poète-philosophe offre une liste de moyens, d’effets permettant cette dé-stupéfaction : ‘formes, rythmes, matière verbale, lexique, couleurs, qualités plastiques de la langue, architectonique magicale, mouvement intérieur, puissance de transport’. Fourcaut puise profond dans de telles ressources pour générer ses petits joyaux baroques, idiosyncrasiques, funky, évitant de construire une energeia discursive même si le sentiment d’une écriture de l’avec et du parmi reste manifeste. L’audace est partout visible et c’est là qu’on cherchera mieux à saisir un possible nageant, jamais pleurant, dans les eaux qui risquent de noyer dans ce que l’on déclare trop souvent et depuis longtemps un sûr ‘impossible’. Si choisir le sonnet paraît arborer quelque chose d’oulipien, c’est un défi vite dépassé par un désir de relaxation et de licence. Ce qui génère un manque total de ponctuation qui à la fois comprime et, parfois, confond, le poème devenant vite une acrobatie foisonnante où le sérieux doit céder sa place au léger. Et là, c’est si souvent la rime qui impose ses divers effets, tordant, tirant, malmenant, déviant et réacheminant le mouvement de la pensée. S’il est vrai que rimer exige toujours un certain déplacement de celle-ci, une touche de préciosité, d’artificialité, chez Laurent Fourcaut on comprend à quel point cette tactique convient parfaitement à la structuration d’un sens volontiers hybride, désinvolte et fatalement flou au cœur de ses ironies. Bref, elle est, pour ce lecteur, cette force clef qui orchestre et répand le charme de n’étaient messieurs les bêtes et l’empêche de tomber dans le piège d’une critique moralisatrice de ce que nous sommes et faisons, avec quoi, pourtant, ne cesse de flirter ce séduisant recueil.

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