Gérard Bocholier - Ciels retrouvés - journal de saisons par Pascal Boulanger
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Publiés dans les élégantes éditions Le Silence qui roule, ces Ciels retrouvés font suite à Une brûlante usure, journal 2016-2017. La forme-journal dans l'écriture de Gérard Bocholier ne contredit pas sa poésie, elle tire toujours sa pertinence par un dehors qui vient se greffer et se confronter à la vie intérieure et à son souci ontologique.
La densité existentielle et événementielle trouve sont point d'ancrage dans l'exigence formelle qui refuse de se retrancher dans le grand minuit de la totale absence.
Chez Bocholier, le langage, en lien avec le désir, ne se libère jamais du sens, encore moins des sensations. Il est chant silencieux du monde, à la pointe d'un réel peuplé de solitude assumée, souverain dans un présent qu'on attend éternellement – loin du commerce des hommes – et dans un éloignement qui rapproche de Dieu.
Il s'agit de dire ce qui est, sans ressentiment, mais dans un ressenti profond et de retenir tout le faste de la simplicité. La grandeur d'âme doit pouvoir quitter, par le beau, le tombeau d’un monde désenchanté et célébrer chaque fragment d'éveil au sens, en surmontant discordance et déchirement. La psalmodie, qui nous renvoie aussi bien aux leçons de perte et de chute qu'à la gloire vibrante des instants et des saisons, s'oppose à une poétique de l'isolement. Dans l'écriture de Bocholier, rien ne s'achève, tout commence et recommence et dessine un jardin en archipel dans lequel rêve et solitude trouvent une habitation.
Cette poésie d'inscription s'attache, avant tout, non pas à la vie des hommes mais à la terre, aux limons, aux promontoires et aux tertres qui sont comme des tremplins aux surgissement des épiphanies. Il y a le ruissellement de l'or dans les bouleaux, le vent qui allège de tous les fardeaux, les fleurs comme une perpétuelle preuve d'amour, les lauzes qui luisent au soleil d'avril... Il y a les cantates de Bach, les adagios de Brahms, les livres et les pensées de Blaise Pascal, de Anne Perrier, de Reverdy, de Bernanos et puis, l'église abbatiale de Conques, l'art roman et l'écriture qui désencombre.
Le temps fait des crevasses mais il n'y pas l'ombre d'un ressentiment dans les pages de ce journal comme d'ailleurs dans toute l'œuvre substantielle de Bocholier. En chrétien il connaît l'endurance et la bonté de l'espérance. Il connaît tout autant la foire aux vanités :
L'idée même de séjourner, pendant trois jours, dans la foire aux vanités, le marché de la poésie à Paris, me fatigue. La parade des « faiseurs » de poèmes, des paons dans la volière, n'est pas pour moi.
Qu’on ne s’y méprenne, il n’y a pas de quincaillerie saint-sulpicienne dans les écrits de Bocholier, il discerne parfaitement ce qu’il en est du combat spirituel, aussi rude que bataille d’hommes (Rimbaud). Quelque chose brûle chez cet homme pour qui sait lire ce qui est suggéré. Rien, dans ce journal, ne se conforme à notre siècle ou ne s’identifie à une génération, ni à sa mollesse essentiellement comédienne, ni à son humanisme plat dans lequel l’aphonie spirituelle est une forme nouvelle de l’acedia.
Chaque incise s'inscrit aux naissances heureuses comme aux aspérités des instants, elle prend appui sur les circonstances et sur les silences qui se font entendre. Les commencements sont sans fin (Saint Grégoire de Nysse, cité par Bocholier) et quand la mémoire instinctive, avec une nostalgie toute verlainienne, apparaît, ce ne sont plus que des gouttes de lumières sombres et tristes qui se souviennent :
Je fus arraché aux bras de ma mère, en mon premier jour d'école. Mes cris ameutèrent les autres enfants, joyeux de faire leur rentrée (…) Par la suite, premier de la classe, j'endurais moquerie et brimades. On me disait de rendre les coups. J'en étais incapable. Ma tristesse commença là.
(…)
Ma mère n'est plus là. Je l'ai vue s'engloutir dans la nuit, par un radieux après-midi de mai, glisser entre mes bras sur le seuil de la maison, comme une pauvre bougie, pourtant si jeune encore, achevant de se consumer...
Mémoire de l'origine et présence de la beauté, le passé n’est jamais mort, il n’est même pas encore passé et l’instant est toujours le même, sans être le même...l'écriture est comme la prière : écrire plus bas, pour être au plus près.