Le Secret de la vie de Pierre Le Coz par Pascal Boulanger

Les Parutions

04 sept.
2012

Le Secret de la vie de Pierre Le Coz par Pascal Boulanger

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Où en sommes-nous dans la lecture et dans l’écriture de notre époque, où en sommes-nous dans notre propre actualité ? Lire et écrire une époque, n’est-ce pas toujours en dévoiler ses symptômes ?

Pierre le Coz n’est pas de ceux qui prennent plaisir à vivre dans le village festif et planétaire ni qui acceptent la servitude volontaire ou négociée. Il n’est pas du genre à fétichiser, en la fixant, la dette infinie et d’ailleurs impayable envers tout collectif. Se référant souvent à Guy Debord mais pensant que les situationnistes se sont perdus en se contentant de jouer dans le labyrinthe, il préfère fuir l’enfermement, autrement dit, il sait produire du réel en laissant au devenir son innocence. Son précédent volume Le Voyage des morts s’achevait sur l’examen du monde-tombe moderne dans lequel la condition de l’homme, et le temps lui-même, sont éprouvés comme un séjour carcéral. Voici les 1000 nouvelles pages de cette « Europe et la profondeur ». Cinq volumes (et ce n’est pas fini, n’en déplaise aux amateurs de petits traités) où se croisent enquêtes et rebondissements, citations multiples (Debord, Heidegger, Sloterdijk et… Benoît XVI sont amplement commentés dans ces pages), et visions apocalyptiques.

Le projet est bien de ruiner tout ce qui, de près ou de loin, renforce ce que Pierre le Coz nomme « la pensée de la clôture » et de remettre la main, rien de moins, sur le secret de la vie. Secret dont la perte ou l’oubli a généré un labyrinthe globalisé. Ce grand récit conçu comme une machine de guerre destinée à combattre la misérable culture de notre temps post-historique s’inscrit dans l’ouverture d’un chemin poétique et métaphysique, dans un « ici » capable de réintroduire du mystère dans le monde. Pour cela, il faut tout relire et notamment les anciennes légendes (Les Rois-mages, les chevaliers du Graal) afin de vivre le « jamais garanti » et le « pur insurveillé » (Rilke). Il y a, dans ces pages, un attachement fidèle à Abraham – le premier à sortir du temps cyclique – au pèlerin médiéval, au monachisme occidental répondant à la consigne du ora et du labora, à la transmission apostolique, à la prière offerte dans le dénouement, à la liberté sans recours offerte par le départ du Christ (« Noli me tangere »), bref à toutes les figures diasporiques qui acceptent le passage sans retour et qui inaugurent l’ouverture de la profondeur spatiale et temporelle. La fuite, le départ, le voyage et la traversée, voilà ce qui fait folie aux yeux d’un monde installé dans le calcul et le rendement, dans le ressentiment et le compassionnel.

Pierre le Coz ne croit pas une seconde à ce monde à la fois joyeusement infantilisé et sinistrement sérieux, ni à ce cimetière en fête qui n’est qu’une vaine tentative de réanimation de l’inanimé et encore moins aux oppositions en miroir entre les pourceaux nihilistes progressistes de la révolution mondiale et les néo-réacs idolâtres.

On sort de son siècle et de son époque par le dévoilement et par l’échappée. L’individu littéraire, c’est l’homme seul. C’est celui qui lève le voile, c’est l’aristocrate de la catastrophe. C’est un porteur d’épouvante, un lépreux agitant sa cliquette et qui nous dit que la ruse du diable c’est de nous faire croire qu’il n’existe pas. Pierre le Coz, en vivant et en écrivant sa propre actualité dans un temps clôturé trouve un hors-lieu et bâtit des stèles de l’enchantement simple, dans la gratitude absolue à ce qui se déploie. Il répond dans de nombreuses échappées centrées, dans ce volume, sur l’esprit d’enfance, à l’affirmation de Baudelaire : « Le génie, c’est l’enfance retrouvée à volonté ». Mais c’est l’enfance du langage dont il s’agit ici, partant du principe, déjà dans la scolastique, que le langage ou la parole agit, mieux qu’il produit le monde, le monde de l’enfance retrouvée à volonté. La curiosité profonde et joyeuse de l’esprit d’enfance nécessite la foi dans l’inconnu, la foi dans « les sauts d’harmonie inouïs » (Rimbaud). Elle signifie que la vie continue, malgré la propagande sociale, à condition de l’aimer sans condition et sans retour. Elle signifie qu’il ne faut pas s’inquiéter du lendemain, demain s’inquiétera de lui-même. Elle s’attache au souffle originel et à la conscience intime du temps. « Les cieux vomissent ceux qui ont perdu tout rapport à l’enfance, c'est-à-dire, précise L.F. Céline, ceux qui sont sans légende, sans mystère, sans grandeur ». L’enfance des choses n’a vocation à rien, ni aux formes de vies mondaines, ni aux notables insérés dans leur niche sociale. L’esprit d’enfance affiche son absence en n’étant ni ceci ni cela, ni ici, ni là. C’est quand on voit les choses comme n’étant, a priori, rien que l’on voit enfin. Mais comment laisser le monde être monde quand le moderne ne laisse jamais les choses être ce qu’elles sont, préférant toujours planifier, organiser, exploiter et éradiquer tout mystère et tout inattendu ?

Voilà bien le récit sans fin (un art de la fugue et du retrait) qui ressemble à un manuel de survie en temps de détresse achevée. En prenant à contre pied les gémissements de ce siècle (qui ne sont que des sophismes), Pierre le Coz est un menuisier du sens, polissant et travaillant le flux de mots, de pensées et d’images qui surgissent du « spectacle ennuyeux de l’immortel péché » (Baudelaire). Et si la foule exige toujours plus de protection, autrement dit toujours plus de domination, cet écrivain sait écarter la peur en sachant que la catastrophe est déjà survenue et que le secret, la lettre volée, est à l’évidence sous nos yeux.