L'Ancien des jours de Pierre Le Coz par Pascal Boulanger

Les Parutions

21 oct.
2013

L'Ancien des jours de Pierre Le Coz par Pascal Boulanger

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Incises autour de L’Ancien des jours de Pierre Le Coz

                                         

 

Pierre le Coz est comme Baudelaire, il écrit du fond de l’enfer en regardant vers le haut, vers le ciel. En sortira t-il indemne ? Car entre fatigue et dévastation, péril et détresse, c’est bien le destin du nihilisme que dévoile ce sixième volume du long récit métaphysique qui débuta, en 2007, par L’Europe et la profondeur.

La farce continue, l’événement a des relents d’abattoir. Rien de nouveau sous le soleil, sauf peut-être l’aggravation de la puissance de mort. Car le dernier homme prospère dans la fabrique de son remodelage. Les exigences du Nouvel Ordre Mondial (le N.O.M. qui s’oppose à la légitimité du NOM singulier, inscrit sous la loi de l’héritage, de la mémoire et de la tradition et qui signe le texte) s’en prennent dorénavant à ce qui fonde le langage. Qui paie sa dette, en effet, qui paie le prix d’être soumis aux lois de la différence sexuelle et du langage ?

Il est beaucoup question, dans ce volume, de Baudelaire et de Rimbaud. Peut-on se définir, en vivant et en écrivant, autrement qu’en termes de contre-identification ? « Je pense donc je fuis », notamment le banquet totémique, l’esclavage festif, la démocratie terminale, l’exhibition béate, les passions nécrophiles… tout un monde d’événements offerts à la prise, à l’addiction et à une histoire qui s’écrit en lettres de sang. Depuis que les mortels se prennent pour des dieux, Pierre le Coz sait bien que les étoiles s’éloignent et que l’idéologie néo-progressiste et scientiste engraisse les simulacres. Or, la poésie, nous dit-il, a toujours trait au divin.

Pierre le Coz écrit des manuels de survie. Sont-ils des manuels politiques ? Sans doute, si ces récits consistent à dévoiler le spectacle ennuyeux de l’éternel péché (Baudelaire). Mais une parole qui parle, dans notre cimetière en fête, prend le risque de ne pas être écoutée. L’écrivain Pierre le Coz - sténographes de la fin du monde - navigue en haute mer et il sait se mesurer à la radicalité des événements et aux sombres nuits de l’histoire.

Pierre le Coz, écrivain de la cohésion sociale ? Peu probable. La fameuse cohésion sociale s’inscrit-elle dans l’éternel retour du téléchargement et du téléversement ? La quincaillerie matérielle qui héberge déjà le posthumain connaîtra des ratés. En attendant, les promesses pleuvent : plus de prison corporelle, plus d’âge, plus d’émotions proprement humaines, plus de paradoxes, plus de désirs (ne brisent-ils pas la cohésion sociale ?), plus de poésie. Le dogme de l’incarnation : Le Verbe s’est fait chair et il a habité parmi nous,  n’est déjà plus qu’une vieille lune réactionnaire.

Les rumeurs de l’histoire se succèdent et s’annulent. La communication et la connexion ont remplacé la relation et la communion. On a délogé puis doublé Dieu de ce monde. Pour céder aux exigences du Marché mondial sans frontière (sans langue nationale), la gouvernance démocratique multiplie les leurres. Elle touche au lexique, masque le réel, rend invisible le sujet asocial (le fumeur comme la femme voilée). Le natif, le déjà-là, sont balayés par l’individu posthumain dont les droits (et les droits les plus extravagants) sont devenus la référence absolue. La relation technicienne et fonctionnelle entre le monde et l’individu autofondé dissocie. Cette séparation est essentielle pour la clôture marchande.

Un écrivain n’est-il pas, à chaque reprise du texte, dans la situation d’un nouvel Adam ? Écrire à partir de la Chute, c’est encore garder mémoire et espoir de la gloire qui la précède. Le versant baudelairien – la créature déchue et ses fleurs maladives – rencontre le versant rimbaldien – la splendeur, par épiphanie, du monde – ils se complètent pour former une totalité qui dévoile, avant tout, le mensonge social.

La religion civique s’est incarnée dans Le coup de dés de Mallarmé. Bible nouvelle…et religion de l’athéisme pour laquelle le divin n’est rien au-delà du soi s’articulant au hasard même. Le dernier homme ne donne aucun sens à l’événement. La mort de la poésie par insignifiance entraîne la mort de l’événement. Quant à la poésie sans poème (selon le souhait des situationnistes) elle n’a pas fait longtemps événement.

Rimbaud engagé à la découverte de la clarté divine… La question est de savoir ce que devient la poésie lorsque cette « clarté » disparaît du monde. Comment affirmer résolument les droits de la poésie à l’ère du nihilisme, par l’athéisme exact de Mallarmé ?

Son « coup de dés » sera le premier livre de l’époque nouvelle qui commence, celle de « la mort de Dieu » et celle qui suit immédiatement l’événement de « la décollation du catholicisme » (René Char) dont Baudelaire – le seul « maître » peut-être de Mallarmé – fut le poète impeccable. (p.182)

Comment éliminer l’histoire pour laisser place à la posthistoire ? En n’en gardant que des ersatz susceptibles d’être reconvertis en motifs touristico-culturels. Par exemple, on ne détruira pas le portail de la cathédrale de Chartres mais on l’inclura dans une visite guidée, ce qui est peut-être une manière plus sournoise de nier la vérité qu’il était chargé de proclamer que si l’on s’était contenté de le détruire avec toute sa cathédrale.

Dans le but d’enraciner le sens dans le seul terrestre, nous avons tiré sur le fil de la divine étoffe. Résultat ? Dieu n’en finit pas de se déchirer et de se vider. La bonne nouvelle, c’est qu’au-delà du mur que dresse l’époque, un autre monde continu de tisser le fil de lumière. Vous en suivrez les traces en lisant ces 740 nouvelles pages.