Marie Rouzin – Au cas où par Lydie Cavelier

Les Parutions

5 mars
2026

Marie Rouzin – Au cas où par Lydie Cavelier

Marie Rouzin – Au cas où

 

 

« Au cas où » est la formule litanique, souvent intempestive et ironique, qui sous-tend ce recueil de pensées en vers libres, dans lequel Marie Rouzin se joue du style et des formes brèves de la fragmentation. Certaines des notations sont datées, mais elles relèvent moins de la catégorie du journal que d’un travail de symbolisation formelle de l’incohérence qui gagne le sujet faisant face aux augures d’un « ciel vide » de martinets, « premier » signe « d’un effondrement général » (7). Partant, le « je » poétique entreprend de coucher ses heures, sur terre et sur papier, dans l’espoir nié d’un avenir dont la raison même serait comme d’un autre monde :

 

vingt-et-un juin

creuser la piste de la permaculture

·       

choisir des graines reproductibles au cas où l’espace nous serait donné (42)

Malgré les « polluants éternels », PFAS chimiques ou verbaux, qui ont déjà « pénétré nos os » (20), trois substances – ambiguïté, humour et satire – persistent à vouloir faire œuvre morale, en problématisant nos croyances, nos valeurs et leurs véridictions, par force discours et récits. L’écriture des pensées fait ordre autour d’un projet tragique, éclairer l’actuelle et sombre gageure : « penser que l’impensable n’est pas inévitable », autrement dit, « chercher une issue / au cas où le pire / ne serait pas certain » (19, 44). Et, de fait, ce cas-là se montre à la fois litigieux – « la collapsologie a très peu avancé paraît-il » (8) – et proprement résilient :

 

j’ai nourri des milliers de doutes avec les restes de mes nuits

je leur ai appris à patienter

à s’immobiliser dans le courant

ils frétillaient de joie lorsque je leur montrai des tours de magie

car les doutes sont les têtards des métamorphoses

mais cela n’a pas suffi (28)

Or, une telle conjoncture s’exprime et se réfléchit de manière polyphonique. Quand un « tee-shirt adolescent » crie « APOCALYPSE IS NOT DEAD », le « mur » répond, en toute ambivalence, que « SURVIVRE NE PEUT PAS ÊTRE UN PROJET D’AVENIR » (15).  Non seulement notre cas se nourrit de chaque forme d’obscurantisme communicatif, mais il excelle dans l’optimisation de toute raison de se croire puissant à vivre :

– « la joie était grande / des connaissances / des prodiges / des merveilles », entonne « toute une génération bouffée par la chimie » techno-solutionniste.

– « il faudrait jouir plus souvent », reprennent « d’autres monstres boursoufflés / les mains graissées par les opérations abstraites et les échanges » (25), par les manipulations en tous genres, sans nul doute.

Mais quel moyen d’être sérieusement entendu, pour le « je » qui in fine se réclame de la « douceur qu’il faudrait mettre de côté / au cas où la douleur viendrait effacer tous les plaisirs » (25) ? Et c'est sans compter le fait qu’« il n’y a pas de censure pour le balancement de l’âme » (22). Or à ce titre, nos cas s’aggravent, individuellement et collectivement, d’aspirations débiles (« tous les livres de développement personnel passés au tamis / au cas où s’y trouverait une idée essentielle », 30), de puissants dénis ou encore d’irrépressibles inconséquences :

 

si j’avais été sérieuse autrefois j’aurais peut-être

mieux saisi

ce qui nous arrive

notre expérience périssable

j’imagine une vie simple et saine

[…] c'est décidé je me réforme

 

pourtant l’envie de fumer me reprend tout à coup

une dernière bouffée

plus heureuse qu’une minute supplémentaire

le calcul d’équilibre entre plaisir et espérance de vie

est devenue une opération mentale continuelle

et fiévreuse (31)

Marie Rouzin est essayiste par méthode, son style de pensée est polémique, subversif. La juxtaposition des fragments sert les heurts entre rêveries, interrogations, appels ou protestations ; les tournures injonctives et aphoristiques exhibent le caractère quasi inenvisageable du devenir, tant l’existence nous scinde et nous éparpille en précautions inadaptées, en fantasmes, grandioses ou simplement médiocres, mais invariablement impuissants. Que de convulsions en réaction aux diverses calamités, à défaut de considérer la catastrophe à venir. Alors, « au cas où », des volitions ineptes (le « je », le « on » alternent avec les tournures infinitives) sont jetées en vrac pour orchestrer un dramatique désordre : « (s’inscrire à un stage de survie / apprendre à identifier les végétaux) » (41), « consigner notre besoin de devenir au cas où nous serions tentés de l’oublier » (18). Vains et superficiels, les éclairs de lucidité oblitèrent toute forme de clairvoyance véritable, tout en exacerbant les décalages entre réalité et imaginaire catastrophiques, entre responsabilités individuelles et engagements collectifs. L’écriture parenthétique qui seconde les antithèses excelle à révéler ces multiples discordances (34) :

 

comme toute mon époque je m’exerce à un long règlement de l’imaginaire

faire face aux dérèglements

tenir à distance les épidémies

repousser l’inconnu

(se renseigner sur l’assurance décès)

Car tel est bien le ressort paradoxal de l’imaginaire catastrophique, figuré « au cas où » le lecteur voudrait considérer les dénégations qu’il oppose aux menaces avérées. C'est à croire que les esprits sont doublement configurés par la mode des « cliffhangers » et « autres fins insoutenables » de l’« industrielle » narrativité contemporaine (43) et par un catastrophisme latent venu exacerber nos appétences pour les rêveries autarciques ou éco-pastorales, dont celle d’une « cabane tressée de saule et d’argile », sur le toit de laquelle faire « grimper des cucurbitacées » et « roule[r] des brochettes d’idées fades / sur la fin d’un monde / qui nous ressemble / accrochés à ses fables » (41).

            D’un fragment à l’autre, la caricature met en joue les positionnements collapsologistes, survivalistes, eschatologiques, solutionnistes, écoféministes et même écopoétiques. Les allusions déformantes aux essais (Le Champignon de la fin du monde d’A. Tsing par exemple) et aux concepts écologiques les plus notoires (le tissage des alliances entre vivants de B. Morizot, le principe des récits et des figures de l’enchevêtrement de D. J. Haraway, la pratique inventive des friches, l’éco-sensibilité, la biophilie de F. Raphoz) deviennent jubilatoires :

 

bien que le courlis à bec grêle ait disparu

je continue à observer les zones humides

ta lèvre est un terrain de recherche

le présent s’installe au bord avec un bruit de feuille

je m’y blottis sans penser (47)

Reste à savoir si le lecteur préfère s’en tenir là, entre les feuilles du livre, « au cas où »…

 

 

 

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