Frédérique Guétat-Liviani – nous sommes des milliardes par François Huglo
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La forme d’une ville ne change pas plus vite que les cœurs des mortels qui battent avec le sien, au rythme de portraits pris sur le vif : E.E. Cummings pour New York et Paris, Frédérique Guétat-Liviani pour Marseille. Féminines, milliardaires (« Nous sommes des milliardes »), les villes sont édifices de mortels, tissus de survies végétales et animales autant qu’humaines, étroitement solidaires. Cela se tresse, sous forme d’ex-voto, d’arbre de la liberté : « elles enroulèrent des loques autour du tronc / et firent le vœu d’une vie / pas forcément la leur », conjurant l’abattage (des arbres, des poules, des veaux, des porcs), préconisant le partage (ne pas en prendre « plus que les autres »).
Sont solidaires pour et par la survie le forain exclu du marché qui « l’a cadré » (« ça fait 8 ans / qu’il n’a pas replongé »), les chiens et les pigeons gazés par la police avec « les manifestants » et ceux qui « ne manifestent pas », Julien Blaine parlant à « la dépouille de l’arbre » face à « l’assemblée de la plaine », qui s’oppose à l’abattage de plus de cent arbres sains, dans le cadre de la requalification de la Plaine, surnom donné à la place Jean Jaurès : envolée des loyers, départ des plus pauvres. Un mur est dressé contre les habitants, qui se perchent sur la crête. « le snack kamut ferme », on s’inquiète pour ses fétiches, « le pharaon / et le sphinx / en résine époxy ». Le patron, tout de même, tel le papa du père Hugo, « offre à boire ».
Corps retrouvés, ou disparus : est-ce vraiment, comme le dit la mairie, « de la faute à la pluie », si « nos vies mêlées / sont défaites » ? Les tilleuls peuvent vivre quatre siècles, et beaucoup plus, « mais pas à la plaine ». La rousseur des écureuils peut se répandre « en flaques sur les routes départementales », mais l’un d’eux « traverse sans se soucier / d’hier ni de demain ». Sur l’écran télé « nous visionnons notre démantèlement », mais l’araignée « s’occupe comme elle peut ». Il faudrait revenir « à l’assiduité quotidienne des insectes à nos côtés », qui « ne disent mot ». Mais « les insectes aujourd’hui s’expriment moins / ils ne sont plus de saison ».
Les tablées humaines franchissent lieux et temps : « khlebnikov ce soir prend part à la conversation », les invités « ont leur mot à dire sur / l’escalier de gorki qui rivalise avec celui d’odessa ». Comme Van Gogh avec les souliers, le poème sympathise avec les chaises : « qu’est-ce qu’elles réclament » de plus que nous ? « un emploi, une réparation, un salaire ». Osmose avec nos fétiches : sous le titre « les fentes savent se taire (deux) », on lit : « la sève coula lentement /dans l’entaille elles introduisirent une statuette métallique/ avec le temps l’arbre en cicatrisant / engloutit l’objet dans ses fibres ».
Les vers de Frédérique Guétat-Liviani sont troués, traversés d’espaces, comme d’éclairs de flashes au cours de reportages photographiques. Pourquoi ne pas les dire spatialistes ? Les enfants écrivent des tas de voyelles qui font parler « la montagne le vent le soleil », et « pas dégonflé », le maître « note au tableau le nom de pierre garnier ». Comme l’image, le son produit du poème, quand « le jeune postier qui lance des mots d’ordre / au micro du camion dit nous sommes / des milliardes et des milliards dans la rue », ou quand les syllabes « onlâcheurienonlâcherien » ne se lâchent pas. Et comme la rue, le végétal ne dort que d’un œil : « c’est étrangement le froid qui fera lever / le temps de la dormance » des bourgeons. On peut se demander s’ils ne ferment pas leurs paupières comme les lézards quand « ils en ont assez de voir », pour éviter de lire sur un prospectus « étonnez vos amis avec des bouquets originaux ». Les fleurs sont-elles comme les chats qui « ronronnent / aussi quand ils souffrent », d’un « ronronnement tragique » ? Les guerres « déplacent les troupes et les troupes / dispersent les essences ». Infectées, des caisses de munitions ont « décimé les platanes du midi », mais « les arbres mitraillés enferment dans / leur chair des particules d’acier », et restent debout, attendent des secours « tout le temps qu’il faudra », pendant que les femmes veillent « les corps en dormance ».
Marseille pour Frédérique, c’est comme Paris pour Prévert, et la place Jean Jaurès comme le « parc Montsouris. À Paris. Sur la terre. La terre qui est un astre ». Ou un arbre, une capsule, une bogue, un grain de pollen. Un bourgeon secret, qui veille. L’espoir qui luit.