Margelles – revue n° 25 par François Huglo
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Une profonde complicité lie l’écriture manuscrite au dessin, et dans Margelles l’écriture imprimée à la photo en noir et blanc, alors que d’autres revues mettent de la couleur partout (images et lettres). Le choix est ici celui d’une épure, favorisant l’abstraction dans le rythme des contrastes, mais aussi l’indécision des gris, le tactile des grains, le piqué, la définition des textures et des structures. Ainsi, dans l’éditorial de Louis Germain qui ouvre le numéro de printemps, « la lumière danse sur les marches de pierre qui descendent vers le puits perdu », alors que tremblent sur le port fluvial « les lumières claironnantes de la ville ». Sur l’autoroute, « les feux des véhicules » ignorent les « rails rouillés » qui « témoignent d’une activité révolue ». Les temps se croisent dans un printemps sans vert ni rouge, un « temps des cerises » où « deux merles moqueurs » picorent les mots » échappés d’un livre « oublié sur un banc », feuilleté « par une brise légère ». Autoportrait d’une revue discrète ? Mais de qui se moquent les merles ? Peut-être des « citadins pressés » que la « cité-ogre » avale, digère, et recrache…
Le végétal et les pierres occupent le plus souvent l’attention des photographes Adèle Nègre, Frédéric Billet, Perle Valens (en contrepoint des proses de son essai poétique et photographique en cours d’écriture en master de création littéraire écopoétique d’Aix-Marseille Les Insignifiantes), Pierre Gondran dit Remoux, Yohann Teyssier-Verger, Philippe Agostini, alors que « sous Moscou » d’Anna Pavlitovskaya joue sur les rythmes futuristes des décors, formes et lettres du métro. « Une voiture glisse dans le noir », premier vers d’extraits du manuscrit de Cyrille Guilbert Retour au songe, nous guide « par une loi de flottaison dans la région d’un port fluvial ». Les extraits de Les tempéraments de Pierre Drogi tiennent « la mort à un fil » reliant les « machines à surveiller-tuer » qui « vrombissent » dans le ciel à « la machine » dont il faut « fermer le couvercle » avant la mise « en route ». Se poursuit « l’enlaidissement du monde ». Le titre d’une série de photos de Frédéric Billet, « Ce qu’on laisse derrière soi », interroge. Un animal emballé (peut-être un âne) semble fixer une fenêtre, mais le papier qui l’enveloppe l’empêche de la voir. La brume dissout le haut de la tour Eiffel, une jetée s’immerge, détritus ou trésors émergent. Philippe Minot n’écrit « que le fugace / sur la glace », le « Beau banal / ciel bas sur bas canal », l’ « ultime moisson » d’un temps « vain semeur ».
Le « poète imagiste italien isolé » Bartolo Cattafi (1922-1979) est traduit par Philippe Di Meo, en toute complicité « dans les parages de Lucrèce ». Et les extraits de L’osso, l’anima a cura di Diego Bertelli, paru à Florence en 2022, semblent complices de Margelles : attention aux « objets / usés », à la feuille qui voltige et « me reproche / un corps lourd / le pas de mon pied », dénonciations des « folies qui polluèrent l’esprit » : désir d’une « clarté publique », du « pilori », de la « roue », de la visibilité de « la corde qui nous tire par le cou ». À contre-courant, appel à « regarder depuis l’angle le plus inconfortable ».
Dans les photographies de Pierre Gondran dit Remoux, végétal et minéral dialoguent (blocs rocheux et bois de sapins en contrebas), ou se superposent (manteau de lierre). À la pyramide noire d’un toit vu de loin répond, page suivante, la mosaïque argentée de tuiles vues de plus près. Effet Magritte d’un cadrage : des fenêtres sur un pan de mur clair semblent découpées sur le ciel.
Dans les strophes de huit vers de Fabrice Farre, « le bois et le fer / rouillent sur le fil ininterrompu », et « les machines parlent mieux que quiconque ». Florence Vandercoilder assume, comme son chat, le choix (qui, pour lui, n’en est pas un), de « manger les animaux » (titre de son poème) : « L’animal dans mon lit a seize ans / dans mon assiette huit mois ». Oui, « mon humanité se nourrit d’animalité », en un « noble lien / Animal en te mangeant / je te redonne le droit / de m’appeler ta proie ». Les vaches, « filles de l’homme », ne redeviendront pas aurochs. Un autre chat, dans les extraits de Ce qui pousse dans le silence de Catherine Andrieu, dialogue avec une petite fille. « Il n’y avait pas de promesse. / Juste des présences » L’enfant qu’Alexandre Poncin « apporte », dans UBAC, avec « un papier rempli de figues », n’est « figuré par rien / sinon quelques phrases, / ces fourmis qui marchent / sur les fruits où / perle le sucre ».
Anne Barbusse, traductrice de poètes grecs contemporains (Takis Kalonaros, Yorgos Stergiopouos…), voit le sillage d’Ulysse comblé par « les grands déchets jetés par les / hommes jetés / par les vents de la terre », par « la civilisation du pétrole / du bitume du béton et de l’inconscience », dans laquelle « nous tâchons de vivre / brûlés et consentants ». Mais dans un grand luxe botanique, passe la « Petite Beauté » d’Adèle Nègre, qui « s’inscrit tendrement dans le mouvement ». Chatte ? Chienne ? « Tout son pelage » de « Petite bringée » sentait « la népète et le romarin », quand « vers le roncier du fond » elle « partait chasser ». L’animal questionne : « de quel droit s’arroger les espaces ? -du bon droit de l’usage / ou de la nécessité ? / -du bon droit de l’inclination ? ». Comme le « faon outré », le « blaireau recroquevillé », dont la « beauté tragique s’altère », nous sommes « pris dans les phares ». Bartolo Cattafi l’écrivait : « Nous ne fûmes ni habiles ni attentifs », et « la seule façon de faire semblant d’être vivant », dans la « cabine depuis longtemps submergée », est « de frapper droit au cœur : puis de tirer / la manette oxydée de l’alarme ». Que font d’autre les poètes, les photographes, en leurs marges qu’une revue change en margelles ?