Pierre Parlant - Le cercle pour jamais par David Bonnand

Les Parutions

28 avr.
2026

Pierre Parlant - Le cercle pour jamais par David Bonnand

Pierre Parlant - Le cercle pour jamais

« On posera ici que la présence de Spinoza chez Zukofsky est tout sauf contingente et qu'elle peut s'entendre sous trois rapports, valant comme autant d'inflexions du désir qu'il vise : la forme d'une vie possible ; la compréhension de la réalité ; la pensée du poème. »
Pierre Parlant, L'effet Baruch, revue Europe mars 2024

 

 

Il y a trois questions au dos du livre : où en sommes-nous ? Qui, pour nous accompagner ? Qu'est-ce que tout cela veut dire ? Il y a pour y répondre peut-être : le poème, la lettre adressée, le glossaire. Le mot voix est le premier mot surligné ou « comme en relief » du livre, et on le retrouvera dans le glossaire (en dernière position). Que ça soit dans les poèmes ou dans les lettres, ces mots en relief sont à retrouver dans le glossaire à la fin du livre. Les 13 lettres (+ une) et les 124 poèmes se suivent (et ne s'ensuivent pas toujours), se mêlent - et le glossaire avec ses 46 entrées est par ordre alphabétique. Voix est le premier mot surligné puis il y a oui suivi de fantômes, suivi de poivrier suivi de fenouil suivi de gouache suivi des 40 autres mots de cet « hypothétique glossaire ». Les poèmes donnent à lire des paysages où « le goudron peroxydé se venge de la banquise », où «zéro mort ici pour tuer mieux là-bas », où « des énoncés se gave jusqu'à la gueule de datas recyclables ». Ce sont ici quelques lignes extraites des poèmes. Ces lignes ne résument rien. « du poème, nul pitch » : ça va mieux quand on le dit et on le dit parce qu'on l'a lu page 230 du livre.

 

La lettre adressée est avant tout un prénom, c'est « un vous et moi ». C’est un lieu (qui sera nommé, décrit), c'est un endroit précis à partir duquel le poète (à qui s'adresse Pierre Parlant) ou la philosophe ou la romancière ou le peintre ou la compositrice vit-travaille-pense. C'est lire et relire et regarder des photos et regarder des tableaux et écouter une pièce musicale et dire vous, même si on sait ce vous disparu.

« chère Virginia je pense à vous » C'est au présent que la lettre s’écrit.

 

Les poèmes font face au désastre devant lequel (dans lequel) on se trouve, encerclées que nous sommes par « les chaînes d’information » en continu, « les files de 4x4 », « le drone à taille d’épervier [qui] pulvérisera en temps réel tout excédent de monde dès qu’un ordre sera donné ».

À ceci (cette époque en tant que « hall numérique »), les lettres opposent une certaine concrétude : le nom des collines, le nom des outils qu’utilisent le peintre pour faire ses couleurs. Le nom des outils qu’utilisent la peintre pour concevoir ses toiles. C’est lire une phrase et la recopier et réaliser très vite que cette phrase est toujours là, accompagne nos gestes du quotidien comme celui de rassembler avec le balai les feuilles de la vigne tombées sur la terrasse de la maison. Cette phrase devenue objet à regarder/à écouter, cette phrase devenue « un objet aussi probant et scintillant que face à moi là-bas le tracé démarqué des collines ». Cela peut être une phrase de Simone Weil (p.60) ou une phrase de Valery Larbaud (p.117) ou une phrase de Robert Walser (p.181), etc. Ces treize lettres sont cet espace où, me semble-t-il, la matérialité des phrases est égale à celle des lieux à partir desquels s'énoncent justement ces phrases. De la même manière, le mot durée convient aux verbes écrire et lire.1

 

voix, oui, fantômes, poivrier, fenouil, gouache : ce début de liste produit déjà une mini-intrigue2 que le livre développe en nous invitant à en avoir une lecture active. Par exemple à telle ou telle entrée du glossaire on s’imagine proposer d’autres exemples, d’autres indications. On remarque le retour régulier du chiffre trois et la polysémie du mot timbre (p.91 et p.235). On s’imagine aussi écrire sous le photogramme du film de Jean Epstein, La glace à trois faces (qui est la dernière image du livre) une phrase de Luc Ferrari lue quelques pages plus tôt : Ici continue ma nuit dans ma tête multiple. D'ailleurs, ce titre de Jean Epstein, on le retrouve dans le glossaire à l'entrée Primeurs juste avant la liste « d'objets tout neufs », liste sur quatre pages de mots « minuscules mais idoines détonateurs pour mille et une phrases en dormance » - d'abeille à zinnia en passant par ciment, foudre, luth, nudité, répétition, table.

 

« Quant à la liste qui suit, on constatera assez vite que chacune de ses entrées se présente à la façon simultanée d'une glace à trois faces (la chose – le mot – la chose-dite) ; c'est donc ainsi qu'il s'agit de les entendre, ainsi qu'il s'agit de les voir, comme en relief : » (p.288)3

 

 

La recherche d'un espace et une manière d'être vis-à-vis de cet espace : « sans bouger d’un iota sans déserter l’endroit de la maison / du monde où sèche tout espoir mais niche la pensée » - imaginer un tel lieu est je crois la tentative de ce livre.

Je dis rechercher un espace, imaginer un lieu, mais c’est aussi par l’écriture : la fabrique d’un abri.

Cela peut être le balcon tel qu'ici le glossaire l'explore, ou « un point de lumière distribuée par un luminaire certes modeste en sa puissance mais activée en permanence, de jour comme de nuit » (voir l'entrée Servante), ou bien telle la ritournelle envisagée par Deleuze « tracer d'un filet invisible le cadastre mouvant d'un semblant de territoire » (l'entrée Vagabond couplet) – ou encore le « studiolo » tel que le décrit Giorgio Agamben à la page 304 (entrée Studio) :

 

« Dans un essai récemment publié en Italie, essai consacré à quelques études portant sur quelques œuvres d’art, Giorgio Agamben précise sur la quatrième de couverture qu’« on appelait Studiolo la petite pièce d’un palais où le prince se retirait pour méditer ou lire, entouré par les tableaux qu’il aimait tout particulièrement », après quoi Giorgio Agamben ajoute qu’il tient justement ce livre-là pour une « sorte de studiolo » ».

 

Ici nul prince mais Andrea Zanzotto poète, Agnes Martin artiste peintre, Louis Zukofsky poète, Marguerite Duras écrivaine et encore neuf autres adresses et bien d’autres noms « pour nous accompagner ».

Ici, Le cercle pour jamais : « une sorte de studiolo ».

 

 

1 « l'effet que la lecture produit sur le devenir-lecteur de qui ouvre un livre pour y confier la maintenance de sa propre durée »(p.47) « Ecrire, c'est négocier avec la durée. »(p.57) Pierre Parlant, Cahier de la Coopérative des Littératures, editions NOUS (2018)
2 «(...) cette suite aléatoire et bizarre que propose Saussure (bœuf, lac, ciel, fort, rouge, triste, sac, fendre, noir), cette litanie discrète faite de substantifs, d'adjectifs et de verbes à l'infinitif, cette liste bancale de prime abord, pourrait presque anticiper le poème ou en tout cas pourrait presque laisser imaginer son armature, je dirais même que l'incongruité des rapprochements et les effets d'accumulation ébauchent dans ma tête une mini-intrigue (…) »
Pierre Parlant, extrait du solo au Cipm, Sur des choses qui se suivent et ne s'ensuivent pas (6 avril 2024)
3 « [s'installer] autant de fois que nécessaire en ce point remarquable qu'est le centre de gravité du triangle dont les côtés renvoient respectivement aux choses / aux mots / aux choses-dites » (p.209)

 

 

 

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