Roland Ladrière - La danse universelle par Marc Wetzel

Les Parutions

1 juin
2026

Roland Ladrière - La danse universelle par Marc Wetzel

Roland Ladrière - La danse universelle

 

 

 

 

 

 

"On entendait les grands singes

se plaindre auprès des gardiens

pendant que l'homme-obus

amorçait son engin

et disait au revoir" (S'évader, p.49)

 

  Ni les danses seulement locales, ni l'universalité purement rationnelle ne satisfont donc Roland Ladrière : il lui faut la danse universelle ou personne ; il aime le chaloupement de la Totalité, et la mêlée harmonique des sorts en elle. Il est plutôt dans un panthéisme folklorique et convivial (bien que Marthe y regrette l'explosion en vol de Jésus en termes bouleversants, p.58), et sa fantaisie supérieure - parce que qu'elle veut signifier par tous - vaut à ce titre même pour tous ! Ladrière est un philanthrope amusé et sensible, qui n'exclut personne de son géant cirque des sorts, sinon les frileux (ou les réticents) à y entrer.

 Bien sûr, c'est un Prévert, un fantaisiste (en lui c'est le rire qui veut d'abord comprendre), un homme à l'humour tendrement offensif - qui sait décrire une rixe générale à un bal d'anciens combattants (p.25), ou un cracheur de feu qui, rentré au logis, se plaint à Madame d'une soupe brûlante (p.18), ou encore les chiens d'un propriétaire actuel coursant le timide péquenaud entré de quelques pas dans le jardin de sa maison natale (p.75) - parce qu'il connaît les clins d'œil coutumiers du sort et préfère, avec son lecteur, en sourire. Mais cet humoriste est d'abord un curieux des choses, à la tête métaphysique, qui ne consent à plaisanter que de ce qu'il aura dûment d'abord analysé, pensé, médité : son rire est d'un aristocrate, mais son aristocratie est de pur savoir (à la Michaux, à la Schopenhaeur) - et d'un savoir humble, désintéressé, généreux.  

   Pas toujours modéré ni tendre pourtant. Il n'est pas dupe des ruses fonctionnelles de l'existence sociale : l'antiquaire "à petits foulards, pariant sur l'usure des choses" (p.36) n'est pas ménagé en charognard du périmé ; l'esthète qui, retrouvant in situ (en Bretagne ?) telle ferme ("au toit bleu et or") peinte par Gauguin, et balbutiant à grands soupirs son enthousiasme (p.40), est ici peint sans dorures ; l'ancien rhéteur (p.46), désormais vieillard mutique attendant, à l'hospice, "jusqu'à la déraison le visiteur qui ne viendra pas" n'aura guère que sous la plume du poète "poussé le verrou de son âme". Le temps fait son œuvre (il nous livre ses ruines clés en mains), et les "solutions" sont ce qu'elles sont : comme le sommeil "répare des fatigues du jour", la mort (p.71) seule "guérit du désir de vivre". On n'y peut décidément pas user de ressources réelles "sans penser à ces choses/ qui ne passent jamais/ comme l'a dit Pavese" (p.42), mais on ne peut pas davantage, semble ajouter Ladrière, éviter de passer par ces choses qui ne pensent jamais !

   Le charme particulier de cet auteur, son humeur irrésistible, semble bien d'entendre pour nous des questions que la réalité des vies (et du partage de leurs sorts) littéralement nous crie, mais que nous saurions, sans lui, trop bien nous taire. Les questions (universelles dans la danse humaine, en effet) de disparité, de malchance, d'usure, de quiproquo, et même de magie résiduelle.

  Comme celle-ci : que peuvent bien faire les autres pendant que les uns ... ?

 

"C'est à peine si l'on voit

un chien sur la place

allonger le museau

Le défunt fait mal

à la poitrine qui l'aima

et sous les toits

le charançon taraude

sa poutre inconscient

de la course des astres" (p.57)

 

  ou bien : que faire de son âge à l'âge, justement, de se défaire ?

 ou : comment réellement faire contre mauvaise fortune bon cœur ? (réponse : en s'enquérant sérieusement, comme Louis XVI sur le chemin de l'échafaud, d'improbables nouvelles de la Pérouse ... p.20, puisque "l'aventure des uns/ distrait du sort des autres")

  ou encore : faut-il ou non s'excuser des coïncidences malheureuses ?

  ou : qu'est-ce que deux parfaits zéros peuvent bien avoir à compter ensemble ?

 

"Elle porte de faux

vêtements de marque

cherche son rose à lèvres

dans un sac incrusté de coquillages

Lui est gérant d'une salle

de musculation et consomme

un café fort colombien

Tous deux sont au bar

d'un débit ouvert sur la rue

comme une maison

de poupée" (p.14)

 

  ou, toujours : quel sens accorder à ce qui se moque que nous en cherchions un (comme la page 59 se demande ce que, "dans un jardin clos / sur une chaise peinte", retient le vent d'un livre dont il tourne les pages) ?

  

  Avec, à la clé, une "morale" burlesque et délicate à la fois, qui serait ceci : seul celui qui fait tout ce qu'il peut saura penser tout ce qu'il veut. Comme le nain du cirque, profitant des voltiges aériennes d'un mari, furtivement "pose un baiser sur le nombril de l'écuyère" (p.16). Que chacun trouve altitude de sa liberté à la sienne propre, et les cœurs seront bien gardés !

 

   On comprend constamment ici - et apprécie - une universalité concrète - et autant que possible négociée - qui partirait d'une banalité d'Aristote (ce qui concerne tous, préférons donc n'en décider qu'ensemble !) -, jamais hors-sol, parce que l'universalité vit singulièrement sur Terre, a sol, agora et horizon d'abord planétaires, ou : est une exigence d'abord rapatriée de l'ordre secret des choses, mais qui n'est dansable qu'entre nous. Et, exclusivement, un écrivain en rendra compte, car la parole humaine peut seule apparier et faire évoluer ensemble vivants et morts, hommes et bêtes, et même, entre nous, les sachant danser et les ne le sachant pas (un peu comme Cohen chantait qu'il y a d'abord une guerre entre ceux qui s'avouent qu'il y en a une et ceux qui l'ignorent), et, dans cette parole humaine, seule la poésie peut en fixer impartiale chorégraphie. Réellement Roland Ladrière, avec son filet à anges et son dispensaire pour inconsolables, vient, en détective bénévole du ballet des sorts, faire le point sur la vie totale qu'il devine et aimante. Il le fait en clown discret (pas le genre à répéter à autrui les problèmes que celui-ci lui pose !) et noble (un seul exemple : le ciel à l'aube - en agglomération - a "la couleur de la ferraille" ; eh bien, préférons nous lever aussi matinalement que ceux qui le doivent ! p.66). Il le fait en émouvant secrétaire d'une planète malheureuse, auto-dérèglementée, quasi-posthume, mais toujours et à jamais "à elle seule comparable", si singulièrement universelle (p.65) :

 

"Cette Terre

n'était pas le paradis

mais elle était la nôtre

nous y avions nos morts

nos jardins

nos levers de soleil"   

 

 

 

 

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