Rainer Maria Rilke - Le Livre du moine par Marc Wetzel

Les Parutions

23 juin
2026

 Rainer Maria Rilke - Le Livre du moine par Marc Wetzel

 Rainer Maria Rilke - Le Livre du moine

 

 

   L'esprit de Rilke est à peine moins mystérieux que Dieu. Ce qui fait que lorsque l'un "prie" l'autre - à travers une sorte de Journal versifié - on sait qu'ils se comprennent sans trop deviner sur quoi. Rilke, dans cet ouvrage écrit fin 1899 (l'auteur, de retour de son premier voyage en Russie avec Lou Andréas-Salomé, n'a pas 24 ans), y prend l'aspect d'un moine (artiste enlumineur par ailleurs, cloîtré avec sa communauté, mais quittant souvent sa cellule pour arpenter, seul, la forêt environnante), un moine orthodoxe (et pourtant peu chrétien, en tout cas réfractaire à l'Incarnation de Dieu et aux seules consignes de béate charité) et surtout : un moine à la piété presque agressive, en tout cas provocante - pleine de notules et appréciations familières -, semblant comme jouer avec Dieu, non par persiflage ou goût du paradoxe (goût étranger à l'auteur, qui évolue par nappes continues de présence, tout acquis aux métamorphoses mais rebelle à la contradiction), mais pour aider, par son art propre, l'art de Dieu. Un moine obscur et exalté, qui voit dans sa poésie le moyen de déployer Dieu, de soutenir la croissance et l'avenir de Celui qu'il qualifie étonnamment de "Nachbar Gott" = voisin Dieu ou "Dieu proche", et auquel il adresse des "prières" explicitement situées hors de toute tradition. "Je crois à tout l'inexprimé"", dit par exemple la page 20 (Ich glaube an Alles noch nie Gesagte - littéralement : je crois à tout ce qui n'a jamais encore été dit !), et, surtout, dont la prière est moins humble demande qu'offre de service (!) ou farouche revendication ("Tu vois, je veux beaucoup./ Je veux peut-être tout :/ chaque sombre chute interminable/ et chaque rebond de lumière vacillant", p.23).

  Un moine peintre et enlumineur, enfin, qui choisit, non de recevoir et transcrire (sans profit) l'image de Dieu, mais plutôt  - extraordinairement - d'écrire, d'informer Verbe à Verbe son partenaire absolu, de lui faire entendre (oui, à Dieu même) une voix de créature impérative et neuve, qui ose interrompre et relancer, et comme décentrer (ou même assiéger), une voix de Dieu qui, sans cela, allait tarir ou ressasser son indolent Monologue : au risque (assumé) de déstabiliser ce Dieu qu'il veut faire grandir.

 

 "À quoi bon mes mains, dans les pinceaux ?

Tu le remarques à peine, Dieu, si je te peins.

Je te sens. À la lisière de mes sens,

tu commences à trembler, comme des îles,

et je suis l'espace

sous tes yeux jamais clos.

Tu n'es plus au cœur de ton rayonnement,

où les silhouettes de l'ange, dans sa danse,

consument les lointains par une mélodie, -

tu habites ton ultime appartement.

Et ton ciel entier m'écoute en silence,

car j'ai su te taire dans ma rêverie"

(Dein ganzer Himmel horcht in mich hinaus,

weil ich mich sinnend dir verschwieg), p.27 

 

   Pourquoi, d'abord, avoir joué au moine ici ? Trois raisons, peut-être. D'abord tout moine est silencieux. Il se tait comme on le fait dans un wagon rempli d'inconnus, bien que seul dans sa cellule. Il se tait parce qu'il est toujours en présence de l'Inconnu. Ensuite, tout moine (même s'il n'agit ni ne pense au ralenti, par son intense vigilance !) ralentit sa vie : il n'a pas l'impatience des rêves, mais plutôt la patience de la terre qui les laisse germer. Il est moine parce qu'il respecte (pieusement) les intervalles vides entre les moments de présence. La vitesse du réel, sacrée comme lui, sera partout la sienne ! Enfin, tout moine a son cloître, et le sien est ici le langage. Il a prononcé des vœux, mais, comme moine du langage (Serres, souriant, se définissait ainsi), cette "prononciation" même est comme un cloître perpétuellement croissant, constamment réactualisé, car son Dieu est lui-même en devenir (il ne vaut que par son propre Avenir !). La liberté de ce poète-moine, elle, ne sait que parler et chanter, et lui revient solennellement à l'oreille. Et ses vœux sont en conséquence : obéissance (mais à la seule loi d'airain du rythme), pauvreté (mais comme refus du confort des convictions, sacrifice de toute banalité, auto-stérilisation du Moi), et chasteté (mais par épuisement même des ressources d'adoration. "Voyez comme nous sommes chastes après l'amour", dit malicieusement Comte-Sponville). Voilà notre moine.

Mais son chant, le plus souvent, provoque Dieu, en tout cas : le met au défi de se manifester plus avant, de mûrir avec son propre cours d'univers, de faire évoluer sa propre obscurité. Attitude d'autant plus surprenante qu'une telle "tentation de Dieu" est, pour les pères de l'Eglise, péché mortel : vouloir éprouver Dieu, c'est (dit Thomas d'Aquin), tenir pour incertaine son excellence, ou jouir de l'embarrasser (se mettre délibérement en danger, par exemple, pour tester son pouvoir, ou son désir, de nous secourir). Il est vrai que le "moine" Rilke révère peu les personnes de la Trinité, se montrant présomptueux avec le Père (quand il ne juge sa Productivité qu'à l'aune de la sienne), ingrat avec le Fils (qu'il trouve trop accommodant, trop facile d'accès, trop mollement philanthrope !), taquin avec le Saint-Esprit (qu'il juge trop dépendant des saintetés acquises, et insoucieux des transfigurations à venir). Mais, en sens inverse, il reconnaît l'immensité de Dieu en faisant s'entrechoquer ses innombrables ressources : la cohérence d'un Infini est logiquement son point faible (ce qui s'étend à tout contient tous les incompatibles), et sa maturation même, qui le met en difficulté avec lui-même, est en même temps l'honneur d'une Vie absolue !

 

  Mais la question centrale du moine est celle de l'utilité réelle de Dieu, et sa réponse semble être qu'il donne un cap de plus en plus pertinent au déploiement du Tout. Son Dieu, dit Rilke ailleurs, est une "direction du cœur dans l'étendue parfaite du cosmos". Une direction, pas un objet ; et dans l'extension souveraine, non dans les affres successives du temps ; et moins une direction donnée qui s'offrirait bénévolement aux cœ(...)

Je ne sais où tu es ;

urs qu'un cœur de mieux en mieux apte à se diriger. C'est qu'au fond seul l'homme peut tirer les leçons de la vie divine, et la teneur même de celle-ci en dépend. D'où le fou commentaire des bibliques Caïn et Abel, Abel disant (p.18) :

"Je ne suis pas. Le frère m'a fait

ce que mes yeux ne virent pas.

Il m'a caché la lumière.

Il a éclipsé mon visage

avec son visage.

Il est seul désormais

Je pense qu'il est encore en vie.

Mais personne ne lui fait ce qu'il me fit.

Tous ont suivi ma voie,

sont allés au-devant de sa colère,

se sont perdus à cause de lui.

Je crois que mon grand frère veille

comme un tribunal.

Les nuits m'ont pensé ;

lui, pas."

(An mich hat die Nacht gedacht;/ an ihn nicht)   

 

  Abel prenant extraordinairement ici le deuil de son propre avenir, rappelle que Dieu même n'a d'importance que pour l'avenir du monde. Et le vieux moine Rilke, de même, accueille ainsi l'arrivée d'un frère novice, encore fragile et désorienté, l'aidant à se bâtir, le dotant d'une "histoire planétaire" capable de le "conduire", c'est-à-dire capable de le rendre capable d'aider Dieu à son tour (rajeunir la Providence par nos moyens du bord, voilà peut-être l'extravagant vœu prospectiviste de notre si vieux moine et si jeune poète).

 

 "Dieu, regarde : arrive un bâtisseur ;

hier encore ce n'était qu'un enfant,

ses mains disposées par des femmes

en un geste à demi trompeur (...)

Hier encore son front était comme une pierre

dans le ruisseau, arrondi par les jours,

sans plus de signification qu'un roulis (...)

désormais

une histoire planétaire le conduit

vers un tribunal sans pitié

 qui l'engloutit dans son jugement.

L'espace naît d'un nouveau visage.

Avant cette lumière, c'était la nuit,

et ton livre s'ouvre comme jamais" (p.34)

 

  Comme arrive ici un nouveau traducteur, sobre et incisivement fidèle, qui, à son tour, semble dire de Rilke ce que Rilke chante de Dieu :

"Tu ne conçois qu'en acte,

ne t'éclaires que par gestes

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