Isabelle Lévesque - Rien du pire par Christophe Stolowicki
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Succincte dans le poème, un dernier refuge de la métaphysique : l’âme état physique.
« Tout corps pris dans l’azur vole de ses propres ailes. » « nous regardons / l’Autre Monde – sa spirale spectrale. » « Deux astres aimantés s’octroient la diffraction. »
Et nunc manet in te, À présent en toi il a sa demeure. Tel Gide en latin sur la portée de deux millénaires vers la fin de sa vie, ce latin d’Église qu’en descendant de protestants il a ciselé comme la bonne nouvelle, en hommage à son épouse disparue objet de ses chastes sentiments d’homme d’un autre bord – dans ses vers émaillés Isabelle Lévesque, qui se figure ici née en 1937 (et non en 1967), ne connaît Rien du pire, l’antiphrase entre toutes de son amour filial brisé.
Un recueil de poèmes d’une beauté lucide que rien n’édulcore, ponctué par des peintures de Fabrice Rebeyrolle qui l’ajourant, l’infiltrant de cosmique lumière, rappellent Rothko de leurs horizontales en dégradé d’horizon.
« Aimer les ponts ouverts sur l’autre rive. / Traverser nuit et jour l’enclave : c’est le temps, / passé reclus sur l’autre rive délivré de la peine. // Je lis sur le pont tes pas renversés, / tu es présent, regardant l’immensité. // Est-ce la peine du lien coupé ? Reviendras-tu ce soir de fin / pour que le pont devienne ta parole ? / À minuit, puis-je espérer rejoindre / tes signes dispersés ? // Si tu me disais que le pont traversé / montre au bout cette consonne / ou la flamme... / Années 70, tout commençait... // Je veux préférer les titres courts, définitifs / et le mot fin. » Les points de suspension retournés d’un geste sec.
« Renverser, pour traverser. » est sa dédicace. On comprend bien quel pont, quelle frontière, quelle suspension sur l’abîme ; on imagine quelle fidélité de catéchumène à son patronyme.
Envers et contre tout, seul le poème, par nos temps peu poétiques, opère le renversement – de l’écrit en beauté. Intense, intempestive Isabelle Lévesque, à son confin des temps amenant le néologisme de ses singuliers confins – rien de pire ne surgit aux rayons du « soleil de minuit ».
Tenu Franck Venaille en suspens, par décennies se lit sa descente de l’Escaut – pardon, sa descente par les collines jusqu’à la Seine aux Andelys où elle est née, dont elle ne s’est jamais éloignée que de quelques portées d’arbalète. Fixée à ce territoire, spirituel à force de matérialité, ressort son intelligence avec l’ami poète, aussi forte qu’avec l’ennemi en temps de guerre, de grande lectrice.
Limpide dans son écriture enfantine, formant, dessinant ses lettres pour une lisibilité maximale (d’enseignante de son métier, peut-être), défiant tout graphologue, elle n’a jamais quitté son âge d’or qui ne sera jamais un paradis perdu, malgré quelques désagréments : rien du pire.
Ses poèmes sont des enluminures de l’intelligence.