Jacques Ancet – Une phrase interrompue par Christian Travaux

Les Parutions

31 août
2026

Jacques Ancet – Une phrase interrompue par Christian Travaux

  Jacques Ancet – Une phrase interrompue

 

           On voit ce qu’on ne voit pas mais qui est là dans cette présence qu’on sent si proche.
On se dit qu’on aurait aimé tout garder.
Et qu’on le garde en prononçant son nom.

(Puisqu’il est ce silence, p. 10)

 

             

En 2010, paraissait, aux éditions Lettres Vives, un petit livre de courtes proses, Puisqu’il est ce silence, dédié à Henri Meschonnic. Jacques Ancet y disait la mort, le deuil, le manque, après la mort de l’essayiste, du poète, du théoricien. Et il opposait la douceur du jour qui se lève, qui s’achève, qui recommence, l’éclat des fleurs de chaque jour, et la lumière, et la splendeur de tout ce qui est sous nos yeux, au vide, à l’absence, au silence, à la mort qui prend et vole tout, et ne rend rien. Ne donne rien. Dans Une phrase interrompue, publié chez Méridianes, c’est la mort de Bernard Noël qu’il évoque, le deuil, et le manque, et la douleur, et l’absence. Son nom n’est mis qu’en dédicace : « à Bernard Noël, I. M. ». In Memoriam. Mais sa présence est partout, dans toutes les lignes, dans tous les vers, de ce petit livre, illustré magnifiquement des peintures de Vincent Bioulès. Sa présence, plutôt son absence. Car, quand un écrivain meurt, un poète, ne restent de lui que ses mots, ses phrases, ses lignes, sa voix, qui est contenue peut-être en creux (et qu’on entendrait, volontiers, si on se penchait sur la page, et tendait l’oreille, et si tout faisait silence alentour). Et quelques images gravées dans la mémoire, des souvenirs. Sa vie devient fumée de mots, murmure silencieux, frisson d’air. Et, pourtant, il existe encore dans la voix de celui qui parle, après lui, et le fait survivre un peu à ce désastre qu’est la mort. Ce trou béant.

            24 pages. 9 strophes de 9 vers, numérotées de I à IX. 9 peintures de Vincent Bioulès. Et la forme même des textes et des peintures oblige à un format oblong, horizontal plus que vertical – ce qui est heureux. Car cela autorise la voix qui parle, ici, dans ces 9 strophes, à s’étendre, à se déployer, à prendre mesure de l’espace de la page, à respirer. La voix, « dit-elle », anonyme, qui ouvre le chant, annonce la mort de l’ami comme le déclin du jour : « il s’est éteint, dit-elle, le ciel tombe » (p. 5). Comme si l’une et l’autre allaient d’amble. Comme si l’une déclenchait l’autre, et faisait vaciller le jour dans sa course, sur son axe d’ombre et de lumière. « Il s’est éteint ». Et, depuis lors, tout s’est éteint : son visage qui s’est « arrêté dans l’instant qui le garde » (id.), sa bouche qui chuchote silencieuse (p. 12), sa présence qui est « sans visage » désormais (p. 8), devenue « silhouette peut-être dans la brume » (p. 5). Et « le courant d’air de la vie », écrit Jacques Ancet (p. 8), « la bulle de buée », « les châteaux de souffle » (id.), « la main qui se tend vers l’oubli » (p. 12). Rien « d’autre que sa disparition » qu’éclaire « la lumière soudaine » (p. 17), ce qu’illustrent très justement les peintures de Vincent Bioulès. Lui, le peintre des paysages, le peintre figuratif, propose ici des formes simples – traits, lignes, courbes – perdues dans un rectangle bleu, jaune, rouge, orange. On devine des formes, des lignes, qui pourraient être d’une marine, d’un passage de nuages, ou des poissons nageant, nageant.

            Mais on devine plus qu’on ne voit, on croit voir plus qu’on aperçoit, comme Jacques Ancet, dans la tristesse du deuil, dans la douleur du manque, croit entendre et croit voir encore le poète, l’ami Bernard Noël, debout, « les deux mains [...] sur un dossier de chaise », « le buste incliné », « tournant les pages lisant » (p. 7). Des images, des souvenirs, qui viennent du noir de la mémoire, de l’obscurité de notre être se souvenant, quand l’être mort, et son corps mort, est dans l’obscurité, dans l’ombre de la fosse, le noir des morts. Et, pourtant, on croit deviner. On croit entendre. Déjà, on reconnaît la voix, « lente bien posée qui couvre sous son calme / des éclats de silence des rires des cris » (p. 7). Déjà, « on croit voir ». « On écoute » (id.). Mais « la voix qu’on ne cesse d’entendre s’amenuise » (p. 8), et « dit / ce qui n’existe pas » (id.). Et elle ne devra « qu’à nous – écrit Jacques Ancet – d’avoir son existence » (id.). Alors, l’ami pourra renaître. Alors, du moins, l’on pourra croire, peut-être, dans ce tissage des voix, cet entremêlement des pronoms, cette voix de moi, qui est aussi la voix de toi – « quelqu’un qui n’est pas moi en moi / mais est-ce lui en moi et moi en lui » (p. 18) –, que, peut-être, il parle encore, qu’il peut parler, faire entendre sa voix si chère, et que, soudain, on a perdue, qu’on n’entend plus :

 

                       « et donc j’existe dit-il encore et je vous le dois

                       je vois avec vos yeux j’articule avec votre langue

                       et ma voix retrouve ce timbre qu’elle semblait avoir perdu » (p. 10).

 

Lire l’autre, le poète mort, l’ami perdu, c’est encore et toujours l’entendre, tant la voix même, en poésie, s’incruste, s’inscrit dans les mots, et s’y grave, et y reste vive, pour qu’il vive, qu’il revive encore, après la mort. Jacques Ancet sait bien que c’est un leurre, et qu’un mot n’est pas une bouche, une phrase, une ligne de vers, ne sont pas un être de chair, avec sa voix, avec son timbre personnel, avec son accent. Et qu’on ne revient pas de la mort. Il sait bien qu’il n’y a plus rien, après, qu’il n’y a pas d’au-delà, et plus de vie, et plus de corps. Et puis, plus rien.

            Mais il essaie, à juste titre, de faire que la mort ne soit pas la grande gagnante, la seule restante, l’absolue absence, le silence définitif, la pelletée de terre jetée dans la bouche des morts pour qu’ils se taisent. Il essaie que, dans sa parole, existe la parole de l’autre, et qu’elle survive à ce qui n’est plus. Ainsi est la poésie. Une tentative désespérée, vaine, illusoire, de faire jaillir d’un tas de cendres le feu vif de l’existence, de faire paraître au jour l’eau trouble de ce qui n’est pas, ce qui n’est plus. Et de faire sortir de la page les non-mots qui y sont cachés, qui y sont tus. Ainsi la vie. Si, comme l’écrit Victor Hugo dans l’épigraphe de ce livre : « la vie est une phrase interrompue » (p. 2), la poésie est seule, peut-être, seule parmi tous les genres, à permettre de ne pas interrompre cette phrase qui est notre vie. 

Quand on sait que, depuis la mort de son père, Jacques Ancet a toujours tenté que sa phrase, la phrase de sa voix, ne soit jamais interrompue, pour qu’elle puisse parler à la place de celui qui ne le pouvait plus, on ne peut qu’être bouleversé de cette basse continue, cette voix a mezza voce, qui se poursuit, se continue, et vient chanter encore un peu quelques vers quelques lignes encore. Même si ce ne sont que 9 strophes de 9 vers, numérotées de I à IX.

            Et 9 peintures de Vincent Bioulès.

 

 

 

 

 

 

 

 

Retour à la liste des Parutions de sitaudis