Béatrice Libert - Poèmes à la coque. Fables pour notre temps par Laurent Fourcaut

Les Parutions

6 août
2026

Béatrice Libert - Poèmes à la coque. Fables pour notre temps par Laurent Fourcaut

Béatrice Libert - Poèmes à la coque. Fables pour notre temps

 

 

Béatrice Libert est une poète et écrivaine belge. Elle a publié une trentaine de livres de poèmes – plus une quinzaine pour la jeunesse. Elle est également auteure de livres de prose et d’essais, ainsi que de nombreux livres d’artistes. Son dernier ouvrage de poésie, Poèmes à la coque. Fables pour notre temps, est un petit chef-d’œuvre de fantaisie, de malice et de subtile méditation sur le rapport au réel de nous autres parlêtres, comme disait Lacan, qui ne pouvons y atteindre, quand bien même il s’agit comme ici des objets les plus ordinaires, que par le filtre des mots de la langue. On sait que Francis Ponge, l’auteur capital du Parti pris des choses (1942), en était parfaitement conscient, qui précisait à juste titre : « « PARTI PRIS DES CHOSES égale COMPTE TENU DES MOTS[1] ». C’est très exactement dans cet espace, gisement par excellence de toute vraie poésie, entre mots et choses, que se jouent – c’est le cas de le dire, car il y a en eux quelque chose de très ludique, qui fait bon ménage avec une discrète gravité, puisque aussi bien ces « fables » sont conçues « pour notre temps », adressées qu’elles sont « aux analphabètes / Et aux manchots que nous sommes » (« L’étincelle ») – les poèmes de ce livre. Comme l’écrit Daniel Laroche dans sa Postface, « son recueil explore rien de moins que l’hétéroclite réciproque du monde et du langage » (p. 91).

L’auteure adopte clairement un parti pris des mots, puisqu’il faut en passer par eux pour atteindre, autant qu’il est possible, les choses. La meilleure preuve en est que les soixante poèmes sont rangés dans l’ordre alphabétique de leurs titres, de « L’allumette » à « Zut », dispositif sur quoi se retourne et que nomme ce poème final : « Zut, me dis-je, fini d’écrire / Cet abécédaire insolite / Qui m’occupa plus d’un été ». Adopter cet ordre, c’est signaler d’emblée qu’on s’est placé du côté du dictionnaire.

Cependant, les textes sont assez brefs : les plus courts ont cinq vers (« Le cahier », « La chaise », « Le citron », « L’homme »), le plus long seize (« Le fauteuil »). Les vers eux-mêmes le sont aussi le plus souvent (de trois à huit syllabes), même si certains vont jusqu’au décasyllabe. Cette grande liberté dans le traitement du vers, ces variations à l’intérieur souvent d’un même texte, ont un sens, il me semble : elles signalent l’effort de l’auteure pour briser toute régularité métrique, tout carcan formel, afin de mieux toucher à l’objet lui-même.

Pas étonnant alors que les deux seuls poèmes qui ne traitent pas de choses soient « L’homme » et « Le poème », c’est-à-dire précisément le parlêtre et l’objet de langage, l’un et l’autre étant significativement soustraits à leur abri de mots : l’homme est mis à la place du cochon, et subit à son tour le sort inhumain qu’il lui inflige d’ordinaire : « Tout est bon à manger / Dans l’homme, // Disait un cochon. // Qui ne connaissait pas / L’histoire de l’inhumanité. » (« L’homme ») ; quant au poème, il cesse d’être une abstraction langagière pour devenir « un médicament » qui guérit son auteur, et tous êtres parlants qui s’y frottent, de leur relégation dans la langue : « Utilisation prolongée, / Surtout sans avis médical. // Lire attentivement la notice. / Tenir à portée des enfants. » (« Le poème »). Or on sait que le mot enfant vient du latin infans, « celui-qui-ne-parle-pas ». Le même souci a dû décider du choix du titre de ce livre : Poèmes à la coque – qu’on s’en puisse nourrir, comme du précieusement matériel/maternel[2] œuf, d’où toute vie a pris origine.

Car si Béatrice Libert passe, bien obligée, par les mots, c’est toujours pour les faire s’évader vers les choses, vers le monde, et « nous » avec. « Le cadenas » est à cet égard exemplaire : « Un cadenas rêvait d’ouvrir / Le vantail étroit / De son lent domaine, // […] / De s’unir aux éléments / Et de rayer les peines / Auxquelles nos envies / Nous enchaînent. »

Elle use pour cela de plusieurs moyens qui combinent heureusement leurs effets. D’abord la personnification de l’objet, qui lui insuffle la vie. Ainsi « L’allumette est un insecte » (« L’allumette ») ; « J’ai horreur, dit la cafetière, / D’être laissée en carafe ! » (« La cafetière ») ; « Le mètre / S’échappe toujours, / Espérant être promu / Décamètre » (« Le mètre ») ; « Une porte battante / Était battue / Par des vents vindicatifs. » (« La porte ») ; « Chaque jour, la vitre / Pleurait à l’idée que / L’on puisse la traverser / D’un simple regard. » (« La vitre »).

Puis la paronomase, qui permet au sens du mot de jouer : « À force de bouger, / Un bougeoir finit par essouffler // La flamme volontaire / De son imaginaire » (« Le bougeoir »). « On n’est pas certain / Que le premier œuf / Soit né d’une poule. // À l’origine / Il aurait été découvert / Dans une étable / Sous la queue d’un bœuf[3]. » (« L’œuf »). L’allitération, qui ancre le mot dans sa matérialité sonore : « Que serait la vie / Sans sel ni sucre, / Sans secret ni secours ? » (« Le sel et le sucre »). « Pas de yaourt / Sans la yourte, // Juste un ying / Et un yang // Qui font / Du yoyo. » (« Le yoyo »). Le calembour, qui le carnavalise : « La brosse à dents / Déplaît à Êve. » (« La brosse »). L’exploitation du camp sémantique du mot, c’est-à-dire de certaines de ses significations en ses divers emplois possibles : « Sur la grue / Du chantier, // Une grue / S’est perchée. » (« La grue »). « De toutes les pinces de la maison, / Pince à sucre, pince à glaçons, // Pince-sans-rire ou de homard, // Pince à serrer, à épiler [etc.] » (« La pince ») (voir aussi « La hache » et « L’index »). La syllepse, qui emploie le mot au sens propre et au sens figuré : « Infiniment roulé / Par un croupier, / Un dé perdit la face / Sur un vieux tapis vert. » (« Le dé »). « Lassée de filer à l’anglaise / Et de perdre maille sur maille, // Une écharpe s’échappa [etc.] » (« Le tricot »). L’auteure peut encore jouer sur la forme de l’objet : « Une échelle rêva / De monter si haut, si haut // Qu’elle arriva / Au clair de Lune // Qui la subtilisa / Et la transforma // En voie ferrée / Vers l’au-delà… » (« L’échelle ») ; « Obèse de naissance / Le kilo pèse et soupèse [etc.]. » (« Le kilo »). Ou sur sa fonction : « Un réveil / Perdait son temps. // Fuite de carburant, / Déclara-t-on. » (« Le réveil »). Il arrive enfin que le réel se glisse directement dans les mots : « L’herbe n’en finit pas / De répéter son nom / Brin à brin, pré à pré. » (« L’herbe »).

 

C’est ainsi que, dans ces délicieux Poèmes à la coque, que flanquent les très beaux dessins de Claudine Goux, si sensuels dans leur habit de noir et blanc, pour paraphraser ce qu’André Breton disait de la poésie, « les mots font l’amour[4] »… avec les choses – avec eux-mêmes comme choses.

 

 

 



[1] Francis Ponge, « My creative method », Méthodes, Le Grand Recueil. Œuvres complètes, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », t. I, 1999, p. 522 (en capitales dans le texte).

[2] Materia, en latin, est un dérivé de mater.

[3] L’auteure se souvient bien sûr du proverbe « Qui vole un œuf vole un bœuf. » Mais elle pense peut-être aussi à la naissance de Jésus, dans une étable, entre le bœuf et l’âne.

[4] André Breton, « Les mots sans rides », Les Pas perdus, Œuvres complètes, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », t. I, 1988, p. 286.

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