Emmanuel Tugny - Le Livre par Fabien Korbendau
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« Que de la chanson » … mon œil !
Parmi les choses qu’on peut ne pas aimer : se faire expliquer la genèse d'une œuvre, ses motifs, références, etc. avant d’avoir pu l’approcher (on préférera, par exemple, lire les préfaces comme des postfaces, des critiques de films ou des fascicules d’expos une fois dehors). Alors comment, sans évoquer d’élément biographique ou extrait d’interview, parler d’un grand disque à qui ne l’a pas encore écouté ? Après que vous aurez – espérons-le – découvert Le Livre, jetez un œil à l’hallucinant CV d’Emmanuel Tugny - artistique mais pas que. Vous pourrez peut-être commencer à comprendre le foisonnement de sensations qui vous saisissent à l'écoute de son dernier album. Et, toujours plus hanté par ses intonations, ses mots, ses musiques, vous ne le lâcherez sûrement plus – vous serez tenté d’aller écouter ailleurs… et puis non. Ce disque est un roman qu’on ne peut pas poser. De ceux qu’on vit. Un au-delà.
Le Livre n’a pas besoin d’adjectifs, il touche comme un poème du grand Guillevic, qui y recourait le moins possible – d’adjectifs on n’en trouve presque pas non plus dans les textes des morceaux. Les choses sont dites.
Le Livre, qualité rare, ne contient pas de « meilleur morceau », ni-même de meilleurs au pluriel, de ceux mis en tête de gondole pour la promo et après on est déçu en rayon. On contourne les supermarchés pour aller pique-niquer sous les oiseaux (ils sont partout), et tout y est meilleur.
Avouons ici une passion pour le film Mille Milliards de dollars. Eh bien l'orchestration du Livre, ondulante, tour à tour à l’avant ou servant l’œuvre, serait comme un second rôle tel ceux des sublimes et essentiels Charles Denner ou Michel Auclair. Dans Le Livre, Emmanuel Tugny c’est Patrick Dewaere dans le film : il cherche l'impossible… et le trouve.
Parmi les multiples résonnances musicales qui peuvent affleurer au fil des chapitres, on se contentera d’évoquer une sorte d’envoûtement gainsbourgien (audible jusque dans le peut-être provocateur « oh c'est que de la chanson, c'est pas de la littérature », Guy Béart, si tu nous entends…), et ce n’est évidemment pas rien.
Les adorateurs de frontières – à commencer par celles, souvent bien vaines, entre rock et pop, jazz et classique ou musiques des origines, variété et « chanson à texte » (quelle connerie) - devraient être bousculés par Le Livre. Bien au-delà des questions-de-catalogues, il est un peu tout (allez, t’es un peu Rock, Coco ? Dissident, pour sûr). Quatorze morceaux – dont deux reprises très personnelles et magnifiques de deux très grands titres - déclamés sur tous les tons, chantés, parlés, susurrés, rigolés, pincés, touchés, battus, soufflés. Disque en creux et en plein, de départs, d’éclipses, de manques, qui exhale in fine une salvatrice pulsion de vie. C’est le réel teinté d’un mysticisme terrien, animal, discret et heureux malgré une (à cause d'une ?) douce mélancolie qu'on devine source de bien des inspirations de l’Emmanuel. L’attachement s’y exprime beaucoup.
Si vous tenez à une anfractuosité dans la roche qui vous offre une prise plus concrète sur Le Livre, pensez au souffle d’une brise underground matinale, ou à une berceuse électrique ambivalente telle la géniale BD du même nom.
N’oublions pas de dire que les fétichistes seront comblés : fabriqué en Italie, Le Livre est un splendide double vinyle, assorti d’une cerise en forme de CD sans parole (1), qui vous emmènera là où les meilleurs hypnothérapeutes échouent à le faire.
La note : du neuf sur disque.
Si on veut, on accompagnera Le Livre d’un excellent vermentino, cépage végétal, vif, lumineux, libre, d’une Italie chère à l’artiste (2).
(1) Jaera, douze morceaux.
(2) premier et dernier repère biographique ici.