5 nov.
2026

Marthe-Samya Dahech - humus

  • Partager sur :
  • Partager sur Bluesky
  • Partager sur Mastodon
Marthe-Samya Dahech - humus

« Tout va plus loin. » [p. 22]

Pour son premier et remarquable opus, la jeune poétesse Marthe-Samya Dahech adopte la forme peut-être la plus simple, juxtaposition de propositions qui s’enchaînent sans attaches, comme si l’on revenait, mais sans aucune rugosité, à une philo-poésie pré-syntaxique seule capable de répondre sans peur à une époque frappée d’alignement. Grande douceur dans l’écoulement de ces proses-sabliers, et pourtant grande subversion aussi. C’est là une vertu qui anime des pages aux questions ouvertes, pour un ensemble navigant d’une chair de brume matinale à un arbre où les mots n’ont cessé de se joindre en silence. 

« Se nourrir de ce qui est étranger à soi. » Effacement de l’être au profit d’une entité plus convaincante à laquelle on se rapporte sans cesse, puisque pré-humaine et post-humaine à la fois. La matière de nos vies propres est-elle la même que celle qui ourdissait ce monde premier qui nous dépassera ? On est ici dans l’aujourd’hui qui se balance sur le fil d’un temps toujours lointain de sa présence. Le lecteur est convié dans un univers naturel, forêt originaire, insituable, sa place est interrogée… « Que veux-tu me dire ? Plantes arrachées au sol. La réponse gît dans les tiges. »

« Notre vie est du vent tissé. », cette formule de Joubert m’est revenue en lisant ce livre, j’ai senti combien mon organisme n’est possiblement rien d’autre que ce qui anime le restant de la nature, avec quelques mots prononcés en plus, que j’ai peu à peu appris à entendre. « La présence humaine est signe de désastre. », nous prévient-on.

Puissance des images puisées s’il le faut près du visage des paradoxes (« douceur de la main crispée ») puisque « dense est le vide », puisque la montagne immobile se déplace, elle aussi, puisque ces rapprochements invisibles forment un nid où se tenir, où évoluer, entre notre conscience et les éléments, au fil de ce courant inaliénable qui nous emporte (« La forêt est un fleuve asséché. »).

« Une voix me nomme, je n’ai pourtant pas de nom. Esprit. Eau. Parole. » Étrange « livre de sable » où chaque assertion est donnée comme le serait une apparition, pour mieux s’effacer dans le faux désordre d’un ordre suprême. Quoi d’autre supporterait l’insupportable ?

« Écorces qui craquellent. Quelqu’un est à mes côtés. Force incolore. » Pages dites et redites, abreuvées, de son aveu même, de mots moins que d’humus, le livre de Marthe-Samya Dahech parle comme la canne blanche de l’aveugle au milieu du néant. À notre portée une voie incertaine est à suivre, d’autant que la boussole inconnue demeure (salutairement ?) incassable.

Pure poésie témoignant d’une perception dont l’amplitude ne peut que transcender les paniques et humeurs ponctuelles (nos maigres volontés), au regard d’une dimension qui ne demande qu’à être habitée.

« Fixer le centre du rivage. Abdiquer le cri de l’absent. Dense est le vide. Je retire l’opercule de l’invisible. Beauté des mouvances. Un érable doit s’accroître ailleurs. Qui dois-je poursuivre ? Pas une parole de la forêt. La retenue est de mise. Je fais face à la souche brûlée. Envisager un inconnu. Donner la vie en tendant une main à la mort. Le temps s’égoutte par les pores du visage. La page est impénétrable. Opaque est l’héritage. Éboulement du commun. Je regarde ce qui est autre nouer le tapis du vivant. Colonie de fourmis. Miroir du présent. La confiance est inaliénable. » [p. 39]

Partager ce texte :
Bluesky Mastodon WhatsApp Facebook