Joël Cornuault, Les Grandes Soifs par Jean-Claude Leroy

Les Parutions

02 août
2022

Joël Cornuault, Les Grandes Soifs par Jean-Claude Leroy

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Joël Cornuault, Les Grandes Soifs

 

À peu près tous les livres sont signés par de gourmands lecteurs, certains le sont plus ouvertement que d’autres et les noms d’auteurs ou de leurs œuvres sont alors dispensés sans compter dans leurs écrits, les sources méritant immanquablement d’être signalées. En libraire qu’il a été longtemps, Joël Cornuault donne volontiers à l’écriture un rôle de diffusion des connaissances et de la littérature, il fait état de ses bonheurs de lecture, s’y promène comme il se promène aussi bien dans tel ou tel paysage qu’il décrit, partage si bien.

 

Les grandes soifs, c’est un recueil de chroniques rêveuses en même temps qu’érudites où l’on prend grand plaisir, au milieu des paysages peuplés de vies multiformes, à croiser tant d’auteurs sagaces, tels Joseph Delteil ou André Dhôtel, André Breton ou Élysée Reclus, ce dernier étant l’un des écrivains et personnages favoris de Cornuault, avec Saint-Pol-Roux, semble-t-il.

 

« J’ai attendu quand j’avais seize ans l’apparition de Baudelaire sur le quai d’Anjou ; Jeanne Duval, celle qui danse comme un serpent au bout d’un bâton, officie quelque part. Je ne passe jamais devant un certain angle de la rue Raynouard, adresse assez secrète, sans songer au docteur Mabille, l’auteur du Miroir du merveilleux. Jean-Jacques, lui, il y a plus longtemps, venait s’asseoir dans l’herbe, à deux pas de là, à la Muette, après s’être promené au bois de Boulogne. Et Breton, dont j’aurais presque pu voir la chambre qu’il occupait depuis la mienne à l’arrière de notre immeuble du 201 rue du faubourg Saint-Denis, quand il mourut à Lariboisière en 1966... »

 

La galerie des éclaireurs est riche, ceux qui suivent les publications de Cornuault la connaissent. Entre la sphère anarchiste et l’orbe surréaliste (avec notamment Charles Fourier en accordeur) élargie à nombre de solitaires, sans oublier quelques classiques anciens (Pétrarque, Leopardi, Chateaubriand…) ou plus récents (Pierre Bergounioux, Denis Grozdanovitch…), c’est là sa cantine familière, mais il assied aussi à sa table des auteurs bien moins connus qu’il se plaît à signaler et décrire. Pierre Tesquet, par exemple, qui fut un lecteur, éditeur d’une modeste revue, Joël Cornuault en trace ici un portrait très chaleureux qui donne une place aussi importante à ce presque anonyme qu’à tel grand ou petit maître en littérature – le mot « maître » n’étant pas vraiment de ceux qu’on trouve ici, on a compris pourquoi. Tesquet, un modeste et grand lecteur, confiné aux écrits français, par crainte des traductions, fussent-elles de Joël Cornuault lui-même, à qui l’on doit de mieux connaître le si stimulant Kenneth Rexroth, il a ici un tombeau que lui a écrit son ami Cornuault…

 

Quand les lieux contemplés et rapportés sont habités par des passants valant d’être considérés, Cornuault ne les manque pas. Ses promenades sont certes celles d’un « rêveur de chemin », l’auteur nous rallie tout autant à des souvenirs bien précis et rend des hommages peut-être inattendus, ainsi ce beau texte consacré aux « bancs de base », évoquant les bancs publics autour desquels il évoluait, enfant, square de la Chapelle (« Les bancs servaient d’amers aux enfants et aux amoureux… ») jusqu’à rejoindre le banc-refuge des clochards, aux Buttes-Chaumont ou ailleurs. Le paysage urbain, on le voit, a sa place ici, où l’on rappelle le vœu de Lewis Mumford : « Rendre nos rues aussi belles que les bois, aussi exaltantes que les montagnes. »

 

Dans ce livre qui est avant tout une ode à la promenade, à la rêverie, on observe notamment les divers piétons des jardins et des villes, les voyageurs aux petits pieds, savourant « l’exotisme du pas-de-porte », les promenades « régulières », ou les « répétitives » pendant lesquelles certains font « le plein » et d’autres « le vide ». Regrettant « la commercialisation envahissante du grand air », l’auteur insiste sur la possibilité qu’il nous reste de chercher à l’écart, se lever tôt, par exemple, ou choisir le chemin des écoliers, concluant son propos par une assertion quasi magique d’André Dhôtel : « Il y a dans les environs de chaque village un lieu fréquenté uniquement par les enfants, qui l’abandonnent pour une autre retraite dès qu’un hasard le révèle à l’instituteur, ou à quelque autorité établie. »

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