Muriel Pic, L'argument du rêve par Jean-Claude Leroy

Les Parutions

21 avril
2022

Muriel Pic, L'argument du rêve par Jean-Claude Leroy

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Muriel Pic, L'argument du rêve

 

Pour une « poésie documentaire »

 

 

 

« Je vois, à vous de croire » (p. vi)

 

Un livre comme un album particulier regroupant des photographies en noir et blanc, des images d’archives et des poèmes qui paraissent leur répondre. Le corps humain que l’on considère naturel ou dénudé : est-ce vrai que la civilisation habille le corps tandis que le dévêtir serait un pas vers la barbarie ? Spécialiste de l’archive et du collage (télescopage?), Muriel Pic marie l’intime avec l’histoire et avec le politique. Sous les dehors qu’il pourrait avoir, son recueil n’a rien d’anecdotique, elle en donne d’ailleurs les clefs dès l’ouverture de la première partie, un liminaire surnommé infralyrique, et ce n’est pas un hasard que cette citation de Imre Kertész : « Seuls les morts ont raison, personne d’autre. »

 

Fort d’un souvenir marquant de la projection du film Level five de Chris Marker, à Paris, vers la Sorbonne, en 1996, j’en retrouve le goût en parcourant cette partie du livre consacrée à Okinawa, où Muriel Pic est allée voir, car ce livre n’est pas qu’un remuement érudit, plutôt un pèlerinage égrené entre fidélité refroidie et murmure de mémoire immédiate. La peau en est fine et frêle, la chair d’autant plus profonde. On parle ici de « poésie-documentaire », pour un passé qui vibre d’aujourd’hui.

 

Okinawa est donc l’un de ces lieux de pèlerinage, pour lequel Muriel Pic explore dans les archives de l’armée américaine. Photos de la baie, d’un campement, de bombes non explosées, de bateaux en train de sombrer, ou des tatouages d’un marin. Elle choisit pour guide une poétesse japonaise du xe siècle, Sei Shonagon, célèbre pour ses notes de chevet. Mais elle cite aussi bien le contemporain Kenzabur? ?e dans un poème intitulé La colère des morts :

 

Accusé pour propos diffamatoire
le poète Kenzabur? ?e est relaxé
par la cour d’Osaka le 28 mars 2008.
Trente-huit ans de procès au secret
avec les familles des officiers
pour deux lignes qu’il faut citer
les militaires japonais ont ordonné aux civils
de se suicider durant la bataille d’Okinawa.

 

[…] (p. 49)

 

Mémoire révisée, réinvestie, remise à flot par les médaillons qui constituent ce livre dont le mode narratif procède par incursions familières, coupe dans la chair de la grande histoire. Ou de l’histoire des idées et des mythes. Cette île, Orplid, n’est-elle pas fictive ! Une utopie après un cimetière, c’est bien le moins pour s’en remettre. Et c’est en compagnie d’Annette von Droste-Hülshoff, célèbre poétesse et compositrice du xixe, que se fait le voyage. Des corps nus en pleine nature, une joie d’être qui transparaît au-delà du gris de la lumière et des années révolues. Annette évoluait en pleine période révolutionnaire (le printemps des peuples fleurissant l’Europe) où naissaient des utopies, peut-être des modèles pour demain, mais surtout des rêves en train de vivre et de se vivre.

 

« […]

La géographie est une nouvelle politique

une montagne de vérités :

L’anarchie ?

Échapper à la tyrannie du vêtement.
– L’homme ?

La nature prenant conscience du vêtement.

La société ?

Les préjugés bibliques contre la belle nudité.

La vêture ?

La femme corsetée par la famille et la société.

Le progrès ?

La ville noire et la propriété privée ?

La démocratie ?

La ville noire et la propriété privée.

La démocratie ?

Une désobéissance civile.

L’utopie ?

Une île avec anomalies magnétiques.

[…] » (p. 73)

 

Chaque étape a sa source, la simple visite d’un mémorial au Japon, la vue d’une plage pour naturistes en Allemagne, une traversée en bateau entre deux îles grecques. Le poète américain Robert Lax passa les trente dernières années de sa vie sur l’une de ces îles, tandis que le poète français d’origine roumaine, Loránd Gáspár, y séjournait régulièrement, parfois en compagnie de Georges Séféris. Cela est indéniable, mais il faut encore faire entrer ce vécu dans quelque chose qui soit de l’ordre du rêve, qui soit véritablement aussi indestructible que le rêve. Le concept de « poésie documentaire » bat ici son plein, d’autant qu’on y voit le présent et le passé s’accuser mutuellement, se regardant sans se décrocher l’un de l’autre (comme serait l’œil collé à la paupière, à travers le jour). Une lecture captivante et inquiétante, comme enivrée par les décalages dans le temps et ce besoin de fixer les images visuelles et écrites au mur de la misérable histoire humaine que maquillent des résurrections toujours boiteuses, pourtant essentielles.

 

« La mémoire des souffrances endurées est étonnamment courte chez les humains. Leur imagination des souffrances à venir est presque plus faible encore. C’est cette aphasie qu’il nous faut combattre. »

Bertold Brecht (cité p. 126)

 

 

 

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