Franz Kafka - Le Verdict par Jacques Barbaut

Les Parutions

15 févr.
2026

Franz Kafka - Le Verdict par Jacques Barbaut

Franz Kafka - Le Verdict

 

 

C’est daté du 23 septembre 1912, c’est le Journal de Franz Kafka — celui-ci a vingt-neuf ans —, le passage a été commenté, glosé, disséqué à l’envi ; c’est la traduction de Marthe Robert :

 

« J’ai écrit ce récit — le Verdict — d’une seule traite, de dix heures du soir à six heures du matin, dans la nuit du 22 au 23. Je suis resté si longtemps assis que c’est à peine si je puis retirer de dessous le bureau mes jambes ankylosées. Ma terrible fatigue et ma joie, comment l’histoire se déroulait sous mes yeux, j’avançais en fendant les eaux. À plusieurs reprises durant cette nuit, j’ai porté le poids de mon corps sur mon dos. Tout peut être dit, toutes les idées, si insolites soient-elles, sont attendues par un grand feu dans lequel elles s’anéantissent et renaissent. Comment tout devint bleu devant ma fenêtre. Une voiture passa. Deux hommes marchèrent sur le pont. À deux heures, je regardai ma montre pour la dernière fois. Quand la bonne a traversé le vestibule, j’écrivais la dernière phrase. »

 

Nuit de feu, d’accomplissement, d’« enfantement » — sens obstétrical —, une « mise-bas » : « ce récit est sorti de moi comme une véritable délivrance couverte de saleté et de mucus » (11 février 1913). Et comment cette nouvelle d’une vingtaine de pages et les circonstances, la restitution de sa rédaction (la nuit, la paralysie, les flots, le poids du corps sur le dos, le feu, le pont, la bonne) s’entremêlent et s’interpénètrent, produisent échos et réverbérations. 

 

Une épiphanie — révélation ou grâce — qui conforte Fr. K. dans sa vocation, un « événement » dont il attendra (en vain ?) l’identique récidive — l’intensité d’un basculement, d’une première fois, ne se retrouvant jamais.

 

Après la traduction toussaintienne de Schachnovelle (1943) de Stefan Zweig, restituée sous le titre Échecs en 2022, les éditions de Minuit proposent ce mince volume qui se scinde en deux parties : une nouvelle traduction de Das Urteil (une dizaine ont déjà été proposées en français), récit séminal à bien des égards, suivie d’une postface — « Le vrai, le pur, l’immuable » — de son traducteur Jean-Philippe Toussaint, où le romancier s’explique sur la nécessité ressentie à, et les difficultés inhérentes à ce geste : (re)traduire, soit quasi adapter — « Ce qui importe alors, ce n’est pas tant de restituer un texte mot à mot, c’est d’apporter une nouvelle vision de l’œuvre. » (p. 43)

 

Ce désir s’origine dans le besoin de comprendre mieux l’une des phrases centrales, terrifiantes, du texte, une image cauchemardesque (un plan expressionniste en noir et blanc à la Murnau, précise-t-il) : la surrection (résurrection, érection, insurrection) du père de Georg Bendemann (l’un et l’autre commerçants) hors de son lit. Jean-Philippe Toussaint nous fait part de quelques-uns de ses questionnements, ou « dilemmes », qui accompagnèrent son travail : depuis son titre, Das Urteil — « le jugement », « la sentence », voire « la condamnation à mort », et comment ne pas penser aussitôt à l’inachevé Procès (Der Prozess) ? soit d’alpha en oméga —, et jusqu’à l’énigmatique dernière phrase, hors champ, qui censément clôt le drame (le prolonge-t-elle ?), tentant (ou pas) d’en restituer sinon toute la charge sexuelle (dans une lettre à Max Brod, Kafka écrit : « Sais-tu ce que signifie la phrase finale ? J’ai pensé en l’écrivant à une forte éjaculation »), du moins sa part d’infinitude (unendlicher Verkehr dans le texte).

 

 « Je la faisais tourner lentement devant moi, je m’efforçais d’en découvrir les implications secrètes », écrit Toussaint à propos de cet excipit. « J’ai senti, j’ai ressenti que dans cette dernière phrase du Verdict rôdait la présence de l’infini. »

 

 

 

 

Retour à la liste des Parutions de sitaudis