Justine Lextrait - Loading rooms par Nathalie Quintane

Les Parutions

10 janv.
2026

Justine Lextrait - Loading rooms par Nathalie Quintane

Justine Lextrait - Loading rooms

 

Les toujours-déjà-déçu.e.s de ce qui se fait en littérature et en poésie aujourd’hui ont tort : des textes passionnants paraissent, le plus souvent, il est vrai, chez de petits éditeurs nouveaux-nés ou frais, puisque les gros ne font plus le travail qui constitua leur catalogue. On devrait perdre un peu de temps à dégommer ce qui ne justifie pas l’impression et prend de la place — la critique critique, c’est important, c’est de l’hygiène mentale — mais je me suis mise à préférer parler de ce qui m’excite, intellectuellement, libidinalement, poétiquement. 

 

C’est le cas de Loading rooms de Justine Lextrait. 

Qu’est-ce qu’une vie de camgirl (ces filles qui se filment dans des poses et des propos plus ou moins érotiques, pornographiques, à la demande, contre des tokens — des jetons) ? 

 

Jean Gilbert y avait indirectement répondu il y a quelques années dans xx.com, paru aux éditions questions théoriques : il y était celui qui mate, celui qui parle, celui qui finit par entretenir un dialogue et une relation quasi amoureuse avec sa camgirl, une Hongroise qui gagnait bien mieux sa vie dans ce métier que dans n’importe quel autre. Le travail, ce travail, était au cœur de la réflexion portée par ce livre marquant. 

 

« Nous sommes 17 dans ma chambre. Mon travail, c’est de faire comme si je ne travaillais pas. », écrit Justine Lextrait dans Loading rooms, dont chaque paragraphe commence rituellement par cette phrase Nous sommes XXX dans ma chambre, une forme de ritournelle où l’épuisement se lit. Pas plus qu’un SMIC, c’est ce qu’elle gagne, dit-elle dans ce texte dont les phrases et paragraphes se succèdent en avalanche jusqu’à saturation du sens, trouées par des saillies virtuoses, une manière d’écriture « automatique » contrôlée, comme ici :

 

« Nous sommes 173 dans ma chambre. J’ai calqué mon quotidien sur un magazine de mode dans une salle d’attente et en recyclant la beauté, j’ai oublié de sortir les poubelles. J’ai raté le rendez-vous et j’ai dormi sous le tampon absorbant au fond d’une barquette de viande. »

 

Elles amènent aussi, dans leur foulée, une pensée de ce qui se joue de fictif (et pas seulement de « virtuel » ou d’imaginaire) dans l’exercice : 

 

« Nous sommes 120 dans ma chambre. Je t’embrasse contre un token, car ma bouche s’exerce à quelque chose qui n’est lié à rien ni personne. Ce que je veux dire se retourne d’un sens à l’autre contre ton corps que je chevauche. Le corps qui m’amène à toi est l’assemblage des tokens qui transportent trop de fictions pour un seul corps. »

 

Parfois, la vie ordinaire fait effraction, aussitôt contrainte : 

 

« Nous sommes 191 dans ma chambre. Je me suis encore foulé la cheville en allant faire les courses. Ce n’est pas bien pensé, d’avoir mis des pavés partout. En même temps, à l’époque, c’étaient des talons de cheval, pas des stilettos à strass. »

 

Mais c’est dans la parataxe, dans le désordre de succession de ces phrases, leur arbitraire, que l’assujettissement apparaît le mieux : une chaîne de servitude. Ce pourrait être pesant, voire accablant, mais le cruel (le cru) est travaillé si bien qu’on ne peut pas dire, par exemple, que ce texte est « glauque » — les phrases le décollent sans cesse de ce type de tentation. 

 

Alors, ce livre en dit beaucoup sur la littérature et au-delà : sur la manière dont aujourd’hui se pratique la poésie comme vérité pratique, soit à plusieurs (cf. les remerciements), avec un rédacteur/rédactrice initial.e et final.e pour corseter le tout, et l’aérer tout aussi bien.

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