Philippe Jaffeux – Courants fous par François Huglo

Les Parutions

19 févr.
2026

Philippe Jaffeux – Courants fous par François Huglo

Philippe Jaffeux – Courants fous

 

 

            Les lignes de Jaffeux ne sont pas linéaires. Chacune est la vague d’une mer, l’instant qui met le temps en échec. 70 pages de 26 lignes sont autant de carrés magiques, chacune traversée par des courants comme par une diagonale du fou. « Le hasart entre enfin en transe dès que la science d’une magie s’initie à une folie méthodique » (on pense à certain « raisonné dérèglement systématique »). Page idéogramme (ils sont le plus souvent carrés) ? Calligramme ? « Vingt-six planètes découvertes par autant de phrases explorent un système de lettres solaires », et « Une ligne parle à des mots et à une page si elle transforme une phrase en un calligramme ».

 

            La démarche de Philippe Jaffeux a pu, avec raison, être qualifiée d’oulipiste, de spatialiste (= non linéaire), de lettriste, de taoïste, de quantique, elle est aussi situationniste : « Une dérive s’ouvre sur l’atmosphère d’un monde qui éveille le sens d’une situation détournée » - « Une situation détourne une phrase tandis qu’une dérive se perd dans les aventures d’un sens «  - « Des situations tumultueuses servent des créations artisanales pour trahir le spectacle de l’art » - « Un évènement créé par le jeu d’une situation intensifie la fureur d’une expérience aléatoire » - « L’apparence d’un jour habituel prend l’aspect d’une situation qui attire un accident du temps ».

 

            La situation comme accident, c’est l’instant opposé au temps. « Des instants prennent le temps de suivre des mots pour précipiter des phrases sur des dérives » - « L’éclat d’un instant s’impose parce qu’il ensoleille des plongées au fond de notre obscurité » (l’instant comme temps vertical, contre son horizontalité linéaire) - « Un instant s’éloigne d’un temps interminable s’il se rapproche d’une illumination soudaine » - « L’éternité d’un instant transmute un temps terrestre avec l’énergie d’un clin d’œil cosmique ».

 

            Jaffeux rejoint ici les moments proustiens, impressions et réminiscences, dont les plongées dans « le temps perdu » en remontent du « temps retrouvé » : « L’avenir incertain d’un instant appelle la présence d’un passé qui erre dans un temps éternel » - « Le présent trouve sa mesure car l’avenir du temps se perd dans l’éternel retour d’un instant » - « Nos actions se précipitent sur des instants inactuels car nous n’attendons plus rien du temps » - « Un instant s’abandonne à une joie pour s’insurger contre le pouvoir d’un temps malheureux ». Un Proust situationniste ? « Une situation mémorise une impression si elle se souvient d’un oubli effacé par une sensation ».

 

            Du puits noir du temps, l’instant remonte l’enfance, qui « survit à notre maturité car elle assure toujours un accroissement de nos jeux » - « Des mots obsolètes se perdent dans des lettres en vue d’illustrer une victoire de notre enfance » - « Notre plaisir s’actualise enfin s’il remonte le temps pour redécouvrir le goût de notre enfance » - « Notre innocence se développe à condition que notre enfance pardonne à notre maturité puérile » - « Les mots vieillissent d’autant moins qu’ils sont écrits pour animer des souvenirs d’enfance » - « Une éducation oubliée par des lettres retrace parfaitement l’enfance d’un sage analphabète ».

 

            Retrouver le temps suppose de le perdre. L’éloge de la folie de Philippe Jaffeux est aussi celui de la paresse : « Le travail de notre ambition est notre ennemi parce qu’il désire nous séparer de notre paresse ». Otium studiosum : « Chaque travail s’adonne à la paresse dès que nos rêves s’acharnent à éveiller notre repos » - « L’indifférence d’un flux assiste notre ardeur car nous supportons le talent de notre paresse ». Non-agir taoïste : « Le zèle du chaos ignore la rhétorique pour instruire une phrase qui s’applique à ne rien faire ».

 

            Chaos, vide, silence : « Notre cerveau est la proie d’un vertige si une pensée vide s’érige au sommet de notre corps » - « Un doute est la proie d’un cerveau tant qu’il n’est pas capturé par l’évidence d’un corps vide » - « Le vide n’a ni début ni fin car il encercle ce qui a lieu entre la création et la mort du temps » - « L’air respire dès qu’il gaspille nos paroles usées afin de conserver l’énergie de notre silence » - « Le silence est inexplicable parce qu’il comprend depuis toujours ce que nous ne disons pas » - « Une phrase éclaire sa parole à condition qu’elle soit écrite sous la dictée d’un silence obscur ».

 

            Le vide, le silence, sont éclairants à travers interlignes, interstices, intervalles : « La vitesse de la lumière défend des interlignes afin de foudroyer des pages avec des éclairs » - « Des interlignes soulignent des phrasez au risque de mettre en évidence un vide incorrigible » - « Une toile remplace une page si un tissu d’interlignes capture la peinture d’un vide arachnéen » - « Des mots séparés de leur poids s’envolent sur des lignes éventées par des interstices frivoles » - « Le silence résonne dans une phrase musicale car le fond d’une page joue avec des intervalles » -« Le feu du vide passe entre des mots qui frottent des intervalles contre le foyer d’un silence » - « Des intervalles soudés à une page consolident l’expansion d’un vide qui se détache des mots ».

 

            Comme dans le clinamen, « Des gouttes de lumière se précipitent sur une pluie de mots qui s’écoule entre des intervalles ». Ce sont des fenêtres qui « ne sont pas accrochées à nos murs car elles encadrent toutes des tableaux vivants », les murs eux-mêmes devenant tableaux : « Nos fenêtres servent une lumière qui est aussi apte à maîtriser une contemplation de nos murs ». Où « Les jours sont d’autant plus exceptionnels qu’ils racontent une aventure ordinaire du soleil ». Relisons la première ligne : « Un jour commence à prendre un sens dès qu’une musique s’accorde avec un temps inconnu ». Ouverte à toutes les dérives, chaque phrase, chaque page de Philippe Jaffeux a la disponibilité d’une fenêtre —ou d’un vitrail.

 

 À chaque galaxie (Gutenberg, Marconi, numérique, chacune pouvant croiser les deux autres), ses bâtisseurs de cathédrales, ses aventuriers des arches qu’ils inventent (à l’archerche du temps perdu). La nef Jaffeux affronte des courants fous. Elle dérive sans se perdre. « L’emprise de notre terre prend le large à condition qu’elle soit rattachée au ventre de la mer ». Ces quatre derniers mots sont (en plus Ferenczi) presque un titre de Jules Verne !

 

 

 

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