Godasse d’Aldo Qureshi par François Huglo

Les Parutions

30 août
2025

Godasse d’Aldo Qureshi par François Huglo

Godasse d’Aldo Qureshi

 

 

            Dantesque. Boschien. Mais très contemporains, l’enfer et le paradis communiquent, comme God et ass, d’où le titre. Peut-être parce que nous sommes passés, comme l’écrit la psychanalyste Diane Drory, « de l’enfant-roi à l’enfant-dieu » devenu « un adolescent, et un adulte, autocentré, égoïste ou dénué d’empathie ». Aldo Qureshi fait rire et fait peur. En virtuose d’un humour épouvantable, spécialité qu’il perfectionne de recueil en recueil, de performance en performance ? Pas seulement. Ce n’est pas l’étrangeté du cauchemar qui nous oppresse, mais la profondeur de son ancrage dans le réel, celle d’un nerf à la racine d’une dent.

 

            God ass fait rage : « j’ai un pilote de rallye complètement givré à l’intérieur du cerveau (…) Je suis le véhicule de Dieu. Sauf que Dieu s’appelle Kévin, / a 2 grammes 8 d’alcool dans le sang, / de la C plein les narines, / du poppers, / et l’œil gauche qui commence à merder ». Dieu apparaît au père obèse « sous la forme / d’une serveuse bretonne en mode le-beurre-c’est-la-vie ». Entre paradis et enfer, le purgatoire a la minceur d’une feuille de papier à cigarette, celle que fume en terrasse, « un verre de blanc sur la table », la cliente du Balto. Que ferait-elle si elle avait des superpouvoirs ? « Je n’ai pas besoin de superpouvoirs. Je suis dans la toute-puissance ». Mais à quoi bon ? Réponse d’un Dieu passant de fête à boîte de nuit : « mon monde est nul et je me demande bien pourquoi je l’ai inventé, / même si j’y ai tous les pouvoirs ». Ainsi « Je frise et je défrise sur commande en quelques secondes. / C’est un superpouvoir qui ne sert à rien », mais en rythme sur Billie Jean, « Je mets le feu à toute la boîte ».

 

            Un Dieu peut en cacher un autre. Quand « je vais enfin pouvoir écrire le poème / le plus sublime de toute ma carrière », un « truc de malade », et que « même dieu sort de sa réserve et dit Franchement psartek rhoya », un « berger allemand sort de ma bouche » et une voix off conclut « Royal canin, / spécialiste de l’aliment complet ». Si les anges de Wim Wenders se donnent rendez-vous dans une bibliothèque, le paradis et l’enfer d’Aldo Qureshi se rencontrent à la supérette. Ou chez le concessionnaire : « le voisin débarque il vient d’acheter la nouvelle Mercédès. / Pour lui cette voiture c’est la preuve que dieu existe ». Il « Roule sur ma femme. Ecrase les petits. / Marche sur la main de ma fille en sortant de la bagnole », tandis que j’admire « La puissance alliée à la pureté des lignes ».

 

            Intermarché communique avec la morgue quand le père se fait crooner pour « prendre la tristesse des gens à bras-le-corps ». Il « s’en va dans un couloir », micro en main, « sur un lit à roulettes » (un caddie médicalisé ?), et « les blouses blanches dansent la valse avec lui ». Pour la mère collapsologue, qui « passe des heures au téléphone avec ses copines, / abordant des thèmes de fond / tels que le speed dating, / le polyamour, la sodomie comme ciment du couple, l’astrologie, etc . », le paradis du « développement personnel » bascule d’un coup dans l’enfer. Elle « pense que nous sommes au bord de l’effondrement ». Déjà, elle avait traîné « pour aller à l’école » un narrateur âgé de six ans. Quand « l’institutrice s’empare de moi, / et quand je me retourne, / je vois ma mère qui ricane, / et me regarde en savourant sa vengeance ». Plus loin, la maîtresse désigne « mon pénis avec sa règle » en disant à toute la classe « Vous voyez, / ça, / c’est une faute d’orthographe ».

 

            Enfer (ou paradis) individuel et paradis (ou enfer) collectif communiquent. Quand « je commence à en avoir marre de ce monde idéal (…) J’ai beau descendre dans mes vieux / égouts pour aller chercher un peu de nuit un  peu d’enfer / personnel, à chaque fois que je rends visite à mes petits / cauchemars, il y a toujours un moment où je finis / par ressortir de moi sans le faire exprès, et quand j’ouvre les yeux, / les gens se bousculent pour me prendre dans leurs bras ». Purgatoire ? « Je sais seulement qu’il va se passer quelque chose, / que je suis absent pour le moment, / et que je ne peux pas me laisser de message ». Quand j’ouvre un placard, je reconnais « tout de suite / la signature de l’immeuble, sa façon de fonctionner, / d’étendre sa tache, d’écraser la vie avec ses poubelles ». Mon corps est cet « immeuble en feu qui ne se consume pas », et « si les murs sont noirs, ce n’est pas la combustion, c’est la couleur de la vérité ».

 

            L’enfer se déguise en paradis. « Afin de rendre ce processus plus convivial, nous avons inclus un QR code à l’avis d’expulsion », lit-on en gras, pleine page, comme ces avertissements totalitaires : « même brandir une page blanche pour la dénoncer est interdit », et « souffrir parce qu’on est prisonnier n’est pas considéré comme un argument valable ». Sous la bienveillance, les abattoirs. « Vous allez tous me faire crever, avec votre gentillesse, ai-je crié », mais fuyant le care et tous ses « boyscouts » en « m’autocreusant », j’arrive « 10 étages en-dessous, dans cet abattoir où / les employés à bout de nerf étaient tous d’autres moi-même / et où même les vaches étaient moi ». Où « des kilomètres de poubelles » défilent « sur des tapis roulants » sur lesquels « d’autres moi-même » trient « les déchets dans une cadence infernale ».

 

            Sous la vie en rose « poudré », ou « Barbie », « framboise », « Pompadour », « thé », « cuisse de nyymphe », « cuisse de nymphe émue », « azalée », « PQ », sans oublier « le fuchsia punchy et vitaminé », du « dress-code maternel », un Grand Guignol sanglant : « l’homme à la gachette facile / se tirait une 20ème ou une 30ème balle dans sa tête, / éclaboussant les sourires glacés des danseurs avec sa cervelle ». Ou « Nos tendons sautent les uns après les autres. / Les cartilages expulsés giclent dans toutes les directions, / sur le canapé, le tapis, et juste au moment où/ il me pète les doigts, j’entends ses dents se fissurer ». Dessiné sur quelques pages, le paradis sort d’un « élixir floral iris et notes ambrées wc net » qui « nettoie en profondeur », d’un « concentré de tendresse hypoallergénique » dont le « parfum dure plus longtemps ». Et puisque nous avons « opté pour un mode de lecture premium », on nous demande de noter notre expérience en choisissant entre trois émojis. Nous voilà rassurés.

 

 

 

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