Godasse d’Aldo Qureshi par François Huglo
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Dantesque. Boschien. Mais très contemporains, l’enfer et le paradis communiquent, comme God et ass, d’où le titre. Peut-être parce que nous sommes passés, comme l’écrit la psychanalyste Diane Drory, « de l’enfant-roi à l’enfant-dieu » devenu « un adolescent, et un adulte, autocentré, égoïste ou dénué d’empathie ». Aldo Qureshi fait rire et fait peur. En virtuose d’un humour épouvantable, spécialité qu’il perfectionne de recueil en recueil, de performance en performance ? Pas seulement. Ce n’est pas l’étrangeté du cauchemar qui nous oppresse, mais la profondeur de son ancrage dans le réel, celle d’un nerf à la racine d’une dent.
God ass fait rage : « j’ai un pilote de rallye complètement givré à l’intérieur du cerveau (…) Je suis le véhicule de Dieu. Sauf que Dieu s’appelle Kévin, / a 2 grammes 8 d’alcool dans le sang, / de la C plein les narines, / du poppers, / et l’œil gauche qui commence à merder ». Dieu apparaît au père obèse « sous la forme / d’une serveuse bretonne en mode le-beurre-c’est-la-vie ». Entre paradis et enfer, le purgatoire a la minceur d’une feuille de papier à cigarette, celle que fume en terrasse, « un verre de blanc sur la table », la cliente du Balto. Que ferait-elle si elle avait des superpouvoirs ? « Je n’ai pas besoin de superpouvoirs. Je suis dans la toute-puissance ». Mais à quoi bon ? Réponse d’un Dieu passant de fête à boîte de nuit : « mon monde est nul et je me demande bien pourquoi je l’ai inventé, / même si j’y ai tous les pouvoirs ». Ainsi « Je frise et je défrise sur commande en quelques secondes. / C’est un superpouvoir qui ne sert à rien », mais en rythme sur Billie Jean, « Je mets le feu à toute la boîte ».
Un Dieu peut en cacher un autre. Quand « je vais enfin pouvoir écrire le poème / le plus sublime de toute ma carrière », un « truc de malade », et que « même dieu sort de sa réserve et dit Franchement psartek rhoya », un « berger allemand sort de ma bouche » et une voix off conclut « Royal canin, / spécialiste de l’aliment complet ». Si les anges de Wim Wenders se donnent rendez-vous dans une bibliothèque, le paradis et l’enfer d’Aldo Qureshi se rencontrent à la supérette. Ou chez le concessionnaire : « le voisin débarque il vient d’acheter la nouvelle Mercédès. / Pour lui cette voiture c’est la preuve que dieu existe ». Il « Roule sur ma femme. Ecrase les petits. / Marche sur la main de ma fille en sortant de la bagnole », tandis que j’admire « La puissance alliée à la pureté des lignes ».
Intermarché communique avec la morgue quand le père se fait crooner pour « prendre la tristesse des gens à bras-le-corps ». Il « s’en va dans un couloir », micro en main, « sur un lit à roulettes » (un caddie médicalisé ?), et « les blouses blanches dansent la valse avec lui ». Pour la mère collapsologue, qui « passe des heures au téléphone avec ses copines, / abordant des thèmes de fond / tels que le speed dating, / le polyamour, la sodomie comme ciment du couple, l’astrologie, etc . », le paradis du « développement personnel » bascule d’un coup dans l’enfer. Elle « pense que nous sommes au bord de l’effondrement ». Déjà, elle avait traîné « pour aller à l’école » un narrateur âgé de six ans. Quand « l’institutrice s’empare de moi, / et quand je me retourne, / je vois ma mère qui ricane, / et me regarde en savourant sa vengeance ». Plus loin, la maîtresse désigne « mon pénis avec sa règle » en disant à toute la classe « Vous voyez, / ça, / c’est une faute d’orthographe ».
Enfer (ou paradis) individuel et paradis (ou enfer) collectif communiquent. Quand « je commence à en avoir marre de ce monde idéal (…) J’ai beau descendre dans mes vieux / égouts pour aller chercher un peu de nuit un peu d’enfer / personnel, à chaque fois que je rends visite à mes petits / cauchemars, il y a toujours un moment où je finis / par ressortir de moi sans le faire exprès, et quand j’ouvre les yeux, / les gens se bousculent pour me prendre dans leurs bras ». Purgatoire ? « Je sais seulement qu’il va se passer quelque chose, / que je suis absent pour le moment, / et que je ne peux pas me laisser de message ». Quand j’ouvre un placard, je reconnais « tout de suite / la signature de l’immeuble, sa façon de fonctionner, / d’étendre sa tache, d’écraser la vie avec ses poubelles ». Mon corps est cet « immeuble en feu qui ne se consume pas », et « si les murs sont noirs, ce n’est pas la combustion, c’est la couleur de la vérité ».
L’enfer se déguise en paradis. « Afin de rendre ce processus plus convivial, nous avons inclus un QR code à l’avis d’expulsion », lit-on en gras, pleine page, comme ces avertissements totalitaires : « même brandir une page blanche pour la dénoncer est interdit », et « souffrir parce qu’on est prisonnier n’est pas considéré comme un argument valable ». Sous la bienveillance, les abattoirs. « Vous allez tous me faire crever, avec votre gentillesse, ai-je crié », mais fuyant le care et tous ses « boyscouts » en « m’autocreusant », j’arrive « 10 étages en-dessous, dans cet abattoir où / les employés à bout de nerf étaient tous d’autres moi-même / et où même les vaches étaient moi ». Où « des kilomètres de poubelles » défilent « sur des tapis roulants » sur lesquels « d’autres moi-même » trient « les déchets dans une cadence infernale ».
Sous la vie en rose « poudré », ou « Barbie », « framboise », « Pompadour », « thé », « cuisse de nyymphe », « cuisse de nymphe émue », « azalée », « PQ », sans oublier « le fuchsia punchy et vitaminé », du « dress-code maternel », un Grand Guignol sanglant : « l’homme à la gachette facile / se tirait une 20ème ou une 30ème balle dans sa tête, / éclaboussant les sourires glacés des danseurs avec sa cervelle ». Ou « Nos tendons sautent les uns après les autres. / Les cartilages expulsés giclent dans toutes les directions, / sur le canapé, le tapis, et juste au moment où/ il me pète les doigts, j’entends ses dents se fissurer ». Dessiné sur quelques pages, le paradis sort d’un « élixir floral iris et notes ambrées wc net » qui « nettoie en profondeur », d’un « concentré de tendresse hypoallergénique » dont le « parfum dure plus longtemps ». Et puisque nous avons « opté pour un mode de lecture premium », on nous demande de noter notre expérience en choisissant entre trois émojis. Nous voilà rassurés.