Pierre Chopinaud - L'Ancien Enfant par René Noël

Les Parutions

22 févr.
2026

Pierre Chopinaud - L'Ancien Enfant par René Noël

Pierre Chopinaud - L'Ancien Enfant

Entre le sixième et le septième jour

         

         L'Ancien enfant se décline en sept parties. Le lecteur pense à Six plus un remords pour le ciel, d'Odyssèas Elytis, à son poème Sept jours pour l'éternité, et aux Sept chants de Tombeau pour cinq cent mille soldats de Pierre Guyotat à la mémoire duquel Pierre Chopinaud dédie son livre, lorsque le sixième sceau voit le soleil noir se lever. Où  pourrait donc se tenir le libre arbitre, tantôt signe de cécité, jeu d'ignorance de ce qui est, tantôt tenu pour moteur, coauteur de ce qui vit au-delà du monde connu, si ce n'est entre le sixième et le septième sceau tel que le filme Ingmar Bergman, là où les lois cosmiques et les rapports entre les formes de vie, les espèces, sont sur le point de s'établir à nouveau sous d'autres formes ?  

 

        L'épopée d'eux a surgi comme de l'épopée bientôt sortira la prophétie (p. 98) Les temps sont-ils écrits à l'avance, d'un seul tenant découvert peu à peu à travers les songes ? Ecbatane de Guyotat, Thèbes hier, la sédition, la stasis, la guerre civile, aussi bien que dans les Sept contre Thèbes d'Eschyle, sont-elles le jouet de l'apocalypse, lieu figuré par Chopinaud par la Jordanie et la séparation d'un enfant et de sa langue ? La prophétie et l'histoire, l'articulation des mémoires telle que les morts se lèvent et initient une nouvelle forme de vie commune, sont-elles compatibles ? l'instant, la formule de la prophétie ne sont-ils pas trop souvent orphelins du lieu où réaliser leurs visions, dès lors que les rythmes connus de l'évolution sont anéantis et pas encore remplacés par une  une cohérence inédite ?

 

        Quel sens prêter à la geste de la Révélation à l'heure de la répétition revendiquée de logiques impérialistes, totalitaires, productrices d'argent logé dans des paradis fiscaux, alors même qu'un déluge littéral, énoncé par la Genèse, est observable à l'œil nu ? soit les montagnes, les fleuves, les vallées, les déserts jusqu'il y a peu de temps dits et supposés éternels qui pour improbable que cela soit, se métamorphosent néanmoins sous nos yeux, amorces irrésistibles d'une civilisation nouvelle à créer de toute urgence. Il y a là pour tous les humains une chance et un défi exceptionnels que Pierre Chopinaud traduit par la prévalence du verbe, " Le reste obscur, dit-il, c'est à l'oracle de le clarifier, puisque cette langue monstrueuse, il l'a inventée. " (p. 302) là ou Héraclite écrit Le roi dont l'oracle est à Delphes, ne parle pas, ne dissimule pas, il indique. (fragment 93, traduction d'Abel Jeannière).

 

     Par le transit ici dans le livre de Chopinaud de Stratford-sur-Avon à Amman - les temps sont entrés en sommation, a écrit Christian Gabriel/le Guez Ricord - se joue l'équilibre précaire entre la connaissance où la fin et le commencement coïncident, et les sensations, les actions innombrables et imprévisibles du vécu, de l'évolution entre ces deux extrêmes. Et tout laps entre les temps et leurs consommations, est long. L'écrit a cet avantage, à lire Pierre Chopinaud, d'occuper l'attente par l'acte propitiatoire en lieu et place de la violence brute qui d'impatience, de dépit de voir que la traversée de la sphère du tout retarde la réalisation de la fin, finit par prendre en grippe toutes les manifestations de la vie.

 

       Aussi bien que Polyphème dans l'Odyssée figure la loi archaïque dont se nourrit l'épopée qu'elle cherche à convertir à la raison, consciente qu'à tout instant elle peut délyrer, que le délire de destruction peut s'emparer des esprits les mieux prévenus et équipés. Sachant que le fredon, air joué par le pipeau dans le roman de Chopinaud, peut aussi bien que le peignent les paraboles, les allégories, les contes et légendes, à tout moment dévier, à tout instant noyer, submerger les meilleures intentions, les visions dès lors livrées poings et mains liés à l'unilatéral, à l'informe magma de la destruction seul maître à bord.

 

      Le roman de Pierre Chopinaud écrit la chronique d'un tenancier d'une langue impartageable et irrémédiablement commune là où exotérisme et ésotérisme, raison et magie fusionnent à froid. Guyotat figurant possiblement cet enfant des bas-fonds qui voit sa mère assassinée sous ses yeux et reçoit le don d'une langue que muet il ne peut partager. Finn (William Finn Oisin Pittegew Maggee) fils de médecin, héros épique se tient entre les origines et la fin des temps, homonyme de Finnegans Wake de James Joyce sorti des limbes de la mythologie, chroniqueur et barde des traversées des métamorphoses du monde - le père de Guyotat lui-même médecin à Bourg-Argental, nombre de poètes et d'écrivains ayant été médecins ou étudiants en médecine, ainsi de William Carlos Williams, Anton Tchekhov, Henri Michaux..., la langue, les mots, formes des humeurs, pharmakon, suivent le modèle des espèces naturelles qui d'instinct, bousculées par les maladies, absorbent des herbes, des plantes, des oligoéléments pour rétablir un équilibre instable en permanence.

 

        Le roman a lieu entre le matin du 24 avril 1960 et le 21 novembre 1970, septième décade du vingtième siècle, année de parution  d'Éden, Éden, Éden de Pierre Guyotat, soit l'écriture de la mer et du soleil après la chute dans le temps, Pierre Chopinaud tenant le pas gagné par la patine d'un style renaissant nourri de stylèmes du Moyen Âge, les registres de langue de Guyotat d'Éden et des autobiographies devenus véhiculaires. Dans cet être l'enfant de la langue prophétique amputé (p. 286), figurant l'enfant alpha et omega du déluge en amont de tous les mondes possibles, le ciel par la pluie entrait dans l'eau par les trous d'onde dans la peau si intenses et nombreux qu'ils saturaient et déchiraient l'espace (p. 331). Les personnes historiques et fictives forment ici une unité du réel. Soixante-dix, le quatre et le trois, symbolisant le début d'une ère devant nous.

     

 

 

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