SAINT-SIMON (1760-1825) par René Noël

Les Célébrations

SAINT-SIMON (1760-1825) par René Noël

Les Mémoires de Saint-Simon, le huis clos, le statu quo et l'infini

 

Saint-Simon quitte les Mousquetaires du roi dans sa jeunesse Ce fut dans le loisir de ce long camp de Gau-Böckelheim que je commençai ces Mémoires par le plaisir que je pris à la lecture de ceux du maréchal de Bassompierre, qui m'invita à écrire aussi ce que je verrais de mon temps, devenant observateur de la cour, décision qui provoque sa relative mise au ban par Louis XIV qui l'accueille à Versailles en souvenir de son père dont le père a été ruiné par les guerres de religion, en tant que page de la petite écurie de Louis XIII. Ce qui interroge, en dehors de cette brève indication isolée dans l'océan des Mémoires, d'un plaisir du texte, quant aux motivations réelles du futur mémorialiste, généalogiste, historien, pamphlétaire, colligeur et annoteur de journaux - celui de Dangeau et d'autres mémorialistes qu'il recopie par dizaines, centaines de pages parfois dans ses propres Mémoires dépassant par leur ampleur et leur teneur la simple défense de son propre rang de pair et de Duc -.

 

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Il lui arrive d'être un romancier involontaire - tant ses idées, ses opinions, ses partis pris tranchent bien souvent avec l'histoire vue par les historiens et les autres mémorialistes, nombreux à la cour, qu'il connaissait, ne pouvant ignorer que sa mauvaise foi serait facilement percée à jour -, auteur de vignettes aussi réussies que celles de Tallemand des Réaux, d'études de mœurs, de rapports d'ambassades, de comptes rendus de batailles et de guerres de position de la cour, chroniqueur de cabales incessantes et des épisodes à la loupe de leurs résolutions, d'essais de généalogie, traitant toujours de matières juridiques, théologiques et sitôt de descriptions de sites aussi nets et précis que ceux établis par Chateaubriand dans ses Mémoires d'outre-tombe par la suite - remettant la publication de ses Mémoires dans les mains d'une lointaine et hypothétique postérité, peu soucieux de voir ces écrits publiés avant plusieurs décennies si ils ne sont détruits avant d'être édités, hypothèse qui n'a pas l'air d'inquiéter Saint-Simon.

 

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Ni plus ni moins que la vitesse de propagation de la lumière dans le vide, la rapidité de transmission de l'information a déjà atteint son plafond, se dit le lecteur des Mémoires du Duc de Saint-Simon, tant tout se sait déjà alors instantanément aussi bien à la cour qu'à Paris jusque dans les Provinces. Aussi la croyance en une possible accélération de l'accélération est-elle un pur mirage, seule compte déjà la primeur de l'information, la quantité de faits divers et variés excédant les capacités de traitement des données des forces de l'ordre du Lieutenant général de police de Louis XIV, lui-même grand lecteur des correspondances de ses maîtresses, ministres, courtisans de tous ordres.

 

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Un vrac de la comédie humaine aussi insensé, dantesque, informe que parfaitement réaliste que Balzac et Proust tamiseront, ordonneront, citeront à travers les attitudes et les correspondances des noms de lieux, ces traversées des noms communs aux noms propres écrits dans la Recherche du Temps perdu, anarchiques chez le Duc tant les distributions des charges sous Louis XIV - qui ont dû inspirer Law et sa planche à billet illimitée - croissent à vitesse exponentielle, le nombre de titres créé excédant bien souvent la superficie des terres disponibles cédées à des intrigants, particuliers particulés, devenus nobles sans prévenir et sans terres.

 

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Le Tiers Etat est tout, mais n'a à ses yeux aucune voix au chapitre. Le sommet de la carrière de Saint-Simon n'est-il pas de voir le Régent organiser un Lit de Justice pour faire barrage au parlement et faire annuler le testament de Louis XIV, et par là même faire échec à tout rééquilibrage des pouvoirs, repousser ce qu'il sait inéluctable, la fin des privilèges ? La vie du Tiers Etat n'est en dehors de cette scène de théâtre de la Monarchie, évoquée qu'à l'occasion d'une famine aux portes de Versailles, alors même que le roi multiplie les festivités, indifférent aux malheurs du peuple dont il est responsable - à jamais irresponsable - et à l'évocation d'un projet désastreux de détournement du cours de l'Eure causant la mort de milliers d'ouvriers.

 

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Le Duc de Saint-Simon n'est jamais meilleur que lorsqu'il s'oublie, écrit en substance Marcel Proust, jamais plus caricatural que lorsqu'il prétend admirer et vouloir démontrer à marche forcée son désintéressement.

 

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Rastignac et Vautrin, portraits robots extraits des Mémoires du Duc. L'ambition problématique chez Saint-Simon dont les trois personnes, l'énonciateur, le narrateur et sa perception par les autres conseillers et le Roi lui-même convergent, coïncident (Tout Saint-Simon, Bouquins, p. 914, vade-mecum précieux pour extraire des huit volumes de la Pléiade, plus un volume d'écrits divers, des voies d'orientation), une modernité certaine, l'infini de l'œuvre, le ressassement éternel de Maurice Blanchot et de Georges Bataille performés par la phrase, l'élan bruts, mais au service du statu quo. Le style de Saint-Simon quatrième dimension de la page, conservateur et défenseur de ses privilèges, l'infini le huit clos plus conséquent que ces derniers, nos contemporains qui quant à eux cachent leur jeux, tricheurs secrets - une séance du collège de sociologie au cours de laquelle Bataille et Roger Caillois projettent en 1938 un sacrifice humain stupéfie moins Benjamin qu'il ne s'en amuse, écrit-il à Theodor Adorno, aussi bien que si depuis l'exécution de Louis XVI et de Marie- Antoinette, un 21 janvier, rien n'avait eu lieu, quand l'écriture de la nuit de Blanchot recouvre un activisme d'extrême droite assumé avant-guerre et sous le régime de Vichy ainsi que l'a documenté Michel Surya, activisme dont il n'a jamais daigné s'expliquer, gardant par devers-lui, ainsi que l'a écrit son ami Emmanuel Lévinas, une forme de serment prêté à un ordre aristocratique fantasmatisque - alors que Saint-Simon réalise un work in progress continu, œuvre infinie et à venir, ses écrits non encore probablement tous connus, ou édités, participent des formes littéraires diverses et variées, sans rien cacher de son je ni de son jeu, défenseur acharné, excessif, obsessionnel des privilèges de la noblesse et du clergé.

 

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Murasaki-shikibu défavorisée de naissance, écrit entre l'an 1005 et 1013, Le dit du Genji, sous la contrainte exacerbée d'une étiquette stricte gouvernant les usages de la cour, à l'exemple de la culture chinoise dont le Japon de cette époque s'inspire. Il peut arriver que les segments du vif corseté à l'extrême conduise à observer les éclats de la nature, accouchent d'une spontanéité favorable aux rapprochements du vent et du temps, à leurs positions respectives actives et passives en mues constantes, la curiosité étant une qualité partagée par bien des formes de vie du cosmos, l'idée d'un cycle figé, indifférent à ses transformations n'est pas tant contre-intuitive que contre-nature. Murasaki-shikibu est l'autrice d'un Journal, notes de travail, non moins novateur que son roman, aux antipodes de celui de Saint-Simon, d'une concision et d'une modernité exemplaires aussi bien que les écrits de Samuel Beckett s'émancipent de l'art paratactique de James Joyce - roman et journal de Murakasi-shikibu traduits par un maître mosellan, Achen, de la traduction d'écrits japonais, René Sieffert.

 

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Le Gengi découvre empiriquement les voies de la préservation des équilibres qui traversent les ordres, les classes, la transgression fatale serait la croyance en un ordre immuable qui interdirait toute alliance avec des femmes extérieures à la noblesse, quand Louis XIV est gouverné, écrit le Duc de Saint-Simon, par l'idée volontariste de déclasser les héritiers à marche forcée, de désordonner l'ordre établi jusqu'en son testament - conscient il est vrai ne manque pas d'écrire le Duc, que tout testament et toutes prescriptions, tout devoir-être imposé par voie testamentaire est voué à l'échec, ainsi que le dit Louis XIV lui-même, ce que la suite des événements confirmera en maintes occasions.